La montée du protectionnisme chez les politiciens américains

Le mercredi 26 juin 2024

Prof. Rodrigue TremblayProfesseur émérite de sciences économiques, Université de Montréal

« Dans un système de commerce parfaitement libre, chaque pays consacre naturellement son capital et son travail aux emplois qui sont les plus bénéfiques pour chacun... En augmentant la masse générale des productions, il diffuse le bénéfice général et lie ensemble... la société universelle des nations à  travers le monde civilisé. » David Ricardo (1772-1823), économiste politique britannique, (dans son traité, 'On the Principles of Political Economy and Taxation', 1817).  

« Les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner. »  Donald Trump (1946- ), 45e président américain (2017-2021), (commentaire sur Twitter (X), le 2 mars, 2024.)

« [Donald] Trump ne comprend pas les éléments de l'économie. Il pense que les tarifs qu'il propose vont être payés par la Chine. N'importe quel étudiant de première année en économie pourrait vous dire que c'est le peuple américain qui paie ses tarifs. » Joe Biden (1942- ), politicien américain et 46e président des États-Unis (2021- ), (déclaration de Joe Biden, alors candidat présidentiel, sur Twitter, le 11 juin, 2019).

« Lorsque chaque pays mit l'accent sur la protection de ses propres intérêts particuliers, l'intérêt public mondial s'est effondré, et avec lui les intérêts particuliers de tous. » Charles Kindleberger (1910-2003). Historien économique américain, dans son livre 'The World Depression 1929-1939', 1973. 

Des politiciens au pouvoir, mais en grand manque de popularité, laissent présentement flotter de vieilles idées économiques, lesquelles se sont avérées désastreuses, dans le  passé, pour leurs propres économies et pour l'économie mondiale.

En effet, la principale cause de la Grande Dépression de 1929-1939 a été la mise en oeuvre de politiques commerciales protectionnistes importantes dans les économies industrialisées, lesquelles ont transformé la crise financière et la récession économique du début des années 1930 en une dépression économique majeure. C'est ainsi, par exemple, que les membres protectionnistes du Congrès américain d'alors adoptèrent la loi Smoot-Hawley du 17 juin 1930.

Cette loi visait à hausser les droits américains à l'importation d'environ 20% pour une foule de produits importés. L'objectif initial était de venir en aide aux producteurs agricoles, mais d'autres industries demandèrent la même protection pour leurs produits, en taxant les produits importés des autres pays.

Cette mesure provoqua des mesures de rétorsion de la part des autres pays. Ces derniers adoptèrent des politiques protectionnistes similaires pour protéger leurs industries, ce qui fit chuter le commerce international de tous les pays. Par exemple, les importations et les exportations américaines vers l'Europe chutèrent des deux tiers, entre 1929 et 1932. L'ensemble du commerce mondial se contracta, précipitant l'ensemble de l'économie mondiale dans une spirale vers le bas.

En haussant les barrières tarifaires, les gouvernements du temps se sont ainsi trouvés à jeter de l'huile sur le feu. Ils aggravèrent la situation financière et économique initiale et, en contractant les échanges commerciaux, ils nuisirent à toute l'économie mondiale. Est-ce que l'histoire pourrait se répéter de nos jours ?

Les guerre commerciales sont susceptibles d'entraîner des pertes économiques nettes pour tous les pays impliqués

Les guerres commerciales consistent à imposer de lourdes taxes sur les importations de biens et de services en provenance d'autres pays, taxes qui sont en fin de compte payées par les consommateurs nationaux et les entreprises locales. Ces dernières ont besoin de pièces détachées et des matières premières importées à moindres coûts, afin d'être efficaces et compétitives, tant sur les marchés intérieurs que mondiaux. Il s'agit d'un processus économique rentable sur une base nette pour une économie parce qu'il en résulte une hausse des niveaux de vie. On parle alors d'une division internationale complexe du travail.

Les industries exportatrices nationales déjà efficaces souffrent également de cette augmentation artificielle des coûts de leurs importations et sont pénalisées par les représailles des autres pays à l'endroit de leurs exportations, de sorte qu'elles voient leurs productions, leur niveaux d'emplois et leurs revenus diminuer.

La question de l'emploi est importante. C'est que des tarifs douaniers élevés et autres mesures protectionnistes peuvent augmenter artificiellement l'emploi dans certains secteurs moins compétitifs, mais ce n'est pas la fin de l'histoire. On doit aussi s'attendre à voir apparaître des effets économiques contraires dans d'autres industries, notamment dans le secteur hautement productif des industries exportatrices.

Dans le cas des États-Unis, par exemple, la hausse des coûts des importations par l'application de taxes élevées à l'importation et les représailles des autres pays contre les exportations américaines de biens et de services nuisent à la production et à l'emploi dans les industries nationales les plus efficaces. Cela a pour effet de réduire leur avantage comparatif en matières de production et d'exportation de biens technologiques et d'autres services.

Par conséquent, lorsque le commerce mondial se contracte, voire puisse s'effondrer, l'effet de ces guerres commerciales risque fort d'être net négatif pour toutes les économies en cause et pour les travailleurs en général, à mesure que la productivité du travail et celle des capitaux ralentit dans l'ensemble de l'économie. Une guerre commerciale en vient finalement à nuire à touts les économies impliquées dans le conflit, sur une base économique nette.

Avantages et ajustements aux échanges internationaux

Dans la réalité de tous les jours, des pertes d'emplois sont inévitables dans certains secteurs économiques et dans certaines régions, dues soit à la concurrence des importations, soit à l'évolution technologique.

Il est important alors que les gouvernements aident activement les travailleurs et les économies régionales touchées à partager les bénéfices globaux découlant du commerce international et des progrès technologiques, et cela préférablement à l'intérieur d'une stratégie industrielle nationale globale.

On parle ici de programmes publics spéciaux, tels qu'une augmentation ciblée des allocations d'assurance-chômage, des programmes de formation spéciaux pour les travailleurs déplacés et des subventions publiques spéciales à l'investissement et à l'emploi au niveau régional.

La place particulière du dollar américain dans le système monétaire international

Une préoccupation majeure aujourd'hui vient du fait que, tout comme dans les années 1930, le dollar américain avait remplacé la livre sterling comme principale monnaie internationale, le rôle du dollar américain dans les transactions internationales est remis en question.

La domination internationale du dollar étasunien fut consacrée lors de la conférence de Bretton Woods de juillet 1944, laquelle plaça le dollar américain, en conjonction avec l'or, comme fondement du système monétaire international d'après-guerre. En effet, dès lors, les monnaies de nombreux pays furent arrimées au dollar américain, et ce dernier était officiellement convertible en or, à raison de 35 dollars l'once.

Cependant, le rôle international du dollar fut substantiellement renforcé le 15 août 1971, lorsque le gouvernement étasunien de Richard Nixon mit fin unilatéralement à la convertibilité internationale dollar-or, faisant ainsi de la monnaie américaine un moyen de paiement entièrement fiduciaire.

Depuis quelques années, pour diverses raisons, un certain nombre de pays importants, les pays du BRICS, remettent en question le rôle central du dollar américain en tant que moyen de paiement pour un grand nombre de transactions internationales. Si un tel processus de dédollarisation devait prendre de l'ampleur, d'importantes tensions géopolitiques, financières et économiques entre les pays pourraient en résulter.

Les États-Unis jouissent d'importants avantages économiques et financiers lorsque d'autres pays détiennent des dollars dans les réserves de leurs banques centrales ou l'utilisent comme principale monnaie d'échange dans leurs transactions commerciales ou financières internationales. Tout cela se traduit par des prêts à taux d'intérêt nul ou faible consentis à l'économie américaine par les autres pays, générant de ce fait d'importants gains de seigneuriage pour les USA.

Ainsi, en raison d'un afflux institutionnel de capitaux étrangers vers l'économie américaine, primo, cela aide la banque centrale américaine, la Fed, à soutenir le dollar américain sur le marché des changes. secundo, cela aide au financement des déficits fiscaux du gouvernement étasunien et des déficits commerciaux américains. Et, tertio, cela accroît la liquidité et la profitabilité des marchés monétaires et financiers américains. Certains considèrent de tels avantages comme un immense privilège consenti aux États-Unis par les pays qui utilisent le dollar américain.

Un gouvernement Biden de plus en plus protectionniste

Signe des temps, lorsque Joe Biden était candidat présidentiel en 2020, il critiquait vivement les barrières commerciales imposées par le gouvernement Trump à l'endroit de la Chine. Néanmoins, une fois élu, il a maintenu en force les tarifs douaniers précédemment imposés par Trump.

Et le vendredi 14 mai de cette année, le président Biden est allé plus loin. En pleine campagne présidentielle et devant préparer un débat télévisé sur la chaîne CNN avec son principal adversaire, Donald Trump, ce jeudi 27 juin, il a annoncé l'imposition d'une série de nouveaux tarifs sur plusieurs importations américaines en provenance de la Chine.

Ces nouveaux tarifs douaniers américains vont de 100 pour cent sur les importations de véhicules électriques (VE) à 25 pour cent pour les importations de pièces de véhicules électriques. Des droits de douane de 50 pour cent seront également imposés sur l'importation de modules ou de cellules solaires fabriqués en Chine, ainsi que sur les importations de semi-conducteurs. Des droits de douane de 25 pour cent seront également prélevés sur les importations d'acier et d'aluminium en provenance du pays asiatique.

De telles taxes additionnelles à l'importation vont gonfler les prix américains des produits et pièces ciblés, ce qui est de nature à nourrir l'inflation intérieure. Elles risquent de non seulement hausser les coûts à l'achat pour les consommateurs américains, mais elles vont aussi frapper les industries américaines qui utilisent des pièces et des matériaux importés dans leur propre production.

En bout de ligne, le protectionnisme de Joe Biden peut stimuler l'emploi dans certains secteurs faibles de l'économie, situés dans certains états électoralement importants pour sa réélection, mais ce faisant, il court le risque de nuire à l'emploi dans plusieurs autres secteurs parmi les plus productifs, dans d'autres états américains.

Des droits de douane aussi élevés que 100% risquent à coup sûr d'intensifier la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, dans la mesure où les représailles chinoises viseront des exportations américaines vers ce dernier pays. On peut se demander si ces nouvelles taxes à l'importation de la part du gouvernement Biden ne relèvent pas avantage d'un calcul politique partisan que d'une politique industrielle bien articulée.

Il reste à voir comment cette orientation américaine accrue vers le protectionnisme respecte ou non les règles commerciales de l'Organisation mondiale du commerce avec ses 166 pays-membres.

Une administration Trump probablement encore plus protectionniste

Si l'ancien président Donald Trump est élu le 5 novembre prochain, on peut s'attendre à ce que son gouvernement poursuive une politique commerciale extérieure très protectionniste.

En effet, le 13 juin de cette année, le candidat Trump a même déclaré aux membres républicains du Congrès qu'il jonglait avec l'idée de remplacer l'impôt fédéral sur le revenu ($2 176 milliards pour l'exercice 2023) par de lourds tariffs douaniers (importations américaines en 2023 : $3 112 milliards). Une telle politique réduirait considérablement les importations américaines en plus de nécessiter des taxes à l'importation très élevées.

Lors de son premier mandat à la Maison-Blanche (2017-2021), le président républicain Donald Trump a imposé des droits de douane élevés sur des produits valant des milliards de dollars en provenance de pays voisins comme le Canada et le Mexique, mais également en provenance de l'Union européenne (UE) et de la Chine. Tous ont riposté en imposant leurs propres droits de douane sur les importations de biens et services américains.

De même, au cours de son premier mandat, le gouvernement Trump a considérablement modifié l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), lequel est entré en vigueur le 1er janvier 1994, entre les États-Unis, le Mexique et le Canada.

Ce traité commercial historique a été remplacé, à l'insistance de Donald Trump et de ses conseillers protectionnistes, par l'Accord États-Unis-Mexique-Canada (AEUMC), tel que révisé dans sa version ratifiée de 2020, le tout largement à l'avantage des États-Unis. De plus, il est important de souligner que ce traité USMCA de 2020 peut faire l'objet de renégociations tous les six ans, et qu'il pourrait expirer après seulement 16 ans, s'il n'est pas renouvelé (en fonction de la clause dite d'extinction de 16 ans).

Conclusion

Si les barrières unilatérales au commerce international devaient continuer à s'accroître au cours des années à venir, cela pourrait miner l'influence de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), la seule organisation fondée pour réglementer et faciliter les échanges internationaux.

Il est possible que l'OMC, en tant qu'organisation inter-étatique, suive les traces de l'ONU et devienne moins à même de prévenir les guerres commerciales. Cela pourrait avoir des conséquences économiques et politiques désastreuses pour les niveaux de vie dans plusieurs régions du monde. Poussé à l'extrême, un protectionnisme à outrance pourrait précipiter l'économie mondiale dans une dépression économique.

En effet, les guerres destructrices répétées, qu'elles soient de nature militaire ou commerciale, font en sorte de rendre l'économie mondiale moins stable et moins pacifique et, en fin de compte, moins prospère pour la grande majorité des populations.

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Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d'économie à l'Université de Montréal et lauréat du Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018, La régression tranquille du Québec, 1980-2018, (Fides). Il est titulaire d'un doctorat en finance internationale de l'Université Stanford.



On peut le contacter à l'adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com

Il est l'auteur du livre de géopolitique  Le nouvel empire américain et du livre de moralité Le Code pour une éthique globale, de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé La régression tranquille du Québec, 1980-2018.

Site internet de l'auteur : http://rodriguetremblay.blogspot.com

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Mis en ligne le mercredi, 26 juin 2024/édité le jeudi 27 juin 2024.

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© 2024 Prof. Rodrigue Tremblay


 

Deux périodes économiques et financières avec des similitudes, mais sous des régimes monétaires internationaux différents : 1920-1929 et 2008-2014

Le jeudi 16 mai 2024

Par Rodrigue Tremblayprofesseur émérite de sciences économiques, Université de Montréal

« Il n'y a pas de moyen plus subtil et plus certain de renverser les fondements d'une société que de débaucher la monnaie. Le processus engage toutes les forces cachées des lois de l'économie du côté de la destruction, et le fait de telle sorte que pas un homme sur un million n'est en mesure de le diagnostiquer. » John Maynard Keynes (1883-1946). Économiste britannique, (dans 'Les conséquences économiques de la Paix', 1919).  

« Tout changement est une menace pour la stabilité. C'est une autre raison pour laquelle nous sommes si réticents à appliquer de nouvelles inventions. Toute découverte de la science pure est subversive en puissance ; toute science doit parfois être traitée comme un ennemi possible. Oui, même la science. » Aldous Huxley (1894-1963), écrivain britannique, auteur du roman futuriste de 1932, intitulé Le meilleur des mondes, ch. 16.

« Les personnes qui ont survécues et qui faisaient partie de la génération en âge de participer à une guerre gardent une aversion à la guerre pour le reste de leur vie, et elles ne veulent pas répéter une telle expérience tragique, ni pour elles-mêmes, ni pour leurs enfants, et, par conséquent... une telle résistance psychologique aux guerres persiste aussi longtemps qu'une nouvelle génération... a le temps de grandir et de parvenir au pouvoir. » Arnold J. Toynbee  (1889-1975). Historien britannique, (dans 'A Study of History', 1947).

« Lorsque chaque pays mit l'accent sur la protection de ses propres intérêts particuliers, l'intérêt public mondial s'est effondré, et avec lui les intérêts particuliers de tous. » Charles Kindleberger (1910-2003). Historien économique américain, dans son livre 'The World Depression 1929-1939', 1973. 

L'année 2025 marquera le 80e anniversaire de la fin de la Deuxième guerre mondiale (1939-1945). Il est donc possible que le monde soit en train de vivre la fin de la longue période de l'après-guerre, laquelle a couvert trois générations.

De même, dans seulement quelques années, ce sera le 100e du grand krach boursier de 1929, lequel précéda l'avènement de la Grande Dépression (1929-1939).

Même si l'histoire économique ne se répète pas nécessairement dans tous les détails, il existe des cycles économiques longs dans les économie capitalistes, qui ont tendance à se répéter à des intervalles variables, à condition que les déséquilibres économiques et les excès financiers qui les activent soient suffisamment forts. En effet, il existe aujourd'hui des circonstances économiques, financières et géopolitiques qui présentent une certaine similitude avec celles qui prévalaient dans le passé, notamment au cours de la décennie des Années folles, soit au cours des années 1920-1929, et même plus tard lors des années 1930.

I- La situation économique et financière des États-Unis dans la décennie des années 1920-1929

La fin de la Première Guerre mondiale en 1918 a été suivie par la pandémie de grippe espagnole de 1918-1919, (appelée pandémie de grippe espagnole parce que les médias de ce dernier pays avaient été les premiers à en parler.) Il s'agissait d'une maladie virale contagieuse grave qui créa de nombreux problèmes sociaux et économiques dans le monde entier. Les écoles ont été fermées, les rassemblements publics interdits et les taux de mortalité ont grimpé.

Cependant, après la pandémie et la brève mais sérieuse récession économique qui suivit, en 1920-1921, l'économie américaine connut une période de croissance économique rapide et une grande prospérité économique. L'économie profita fortement du boom de la reconstruction d'après-guerre et de l'émergence de nombreuses innovations industrielles dans les secteurs de l'automobile, du transport aérien, du téléphone, de la radio, du cinéma, de l'électroménager, etc.

La production des biens de consommation, fortement accrue par des procédés de production de masse, profita énormément aux ménages américains. Cette production industrielle soutenue et les nouveaux besoins en infrastructures, avec la construction de routes, d'aéroports, de stations-service, etc., firent en sorte que l'économie américaine enregistra une croissance de 42 pour cent de 1922 à 1929. Le chômage était fortement en baisse et il y régnait un grand optimisme. Cependant, la forte expansion de l'économie finit par créer un surchauffe économique et conduisit à l'apparition de bulles spéculatives, notamment sur le marché boursier.

En effet, la principale raison pour laquelle la décennie des années 1920-1929 est passée à l'histoire, c'est qu'elle a mené à la Grande Dépression de 1929-1939. L'économie s'est effondrée, la déflation s'est installée et le chômage atteignit le niveau record de 24,7 pour cent, en 1933.

C'est qu'au cours des années 1920, derrière une façade de prospérité, des déséquilibres économiques majeurs et des excès financiers apparurent, pas seulement aux États-Unis, mais aussi à l'échelle mondiale. Ces défaillances conduisirent au krach boursier de 1929 et à une récession économique, laquelle s'est rapidement transformée en une dépression économique et a persisté pendant toute une décennie. En outre, une banque internationale importante, la grande banque autrichienne Credit-Anstalt fit faillite, en mai 1931. Cela provoqua d'autres faillites bancaires et créa des paniques bancaires au Royaume-Uni, aux États-Unis et dans d'autres pays.

Et lorsque plus tard les pays ont commencé à adopter des politiques commerciales protectionnistes et se replièrent sur eux-mêmes, le commerce international se contracta et l'économie mondiale dans son ensemble périclita.

• Baisse des taux d'intérêt et spéculation boursière dans les années 1920

Afin de combattre une légère récession économique en 1927, la Fed a abaissé son taux d'escompte en septembre de la même année, de 4,0 % à 3,5 %.

Cependant, même si les taux d'intérêt à court terme étaient encore peu élevés, ils étaient néanmoins supérieurs aux taux à long terme, et le demeurèrent comme tels en 1927, 1928, et en 1929. Cela se traduisait par une courbe des rendements inversée, par opposition à une situation plus normale quand les taux d'intérêt à long terme sont supérieurs à ceux du court terme, essentiellement parce que les prêts à long terme sont davantage risqués que des prêts de courte durée.

Habituellement, cela indique une situation de conditions de crédit bancaire resserrées. 

C'est l'un des indicateurs parmi les plus fiables pour prédire un futur ralentissement économique ou une récession économique, puisque presque toutes les récessions depuis les années 1920, y compris le début de la Grande Dépression en 1929, sont survenues après une telle mise en garde qu'un ralentissement économique se préparait.

Pendant plusieurs années au cours des années 1927-1929, le signal financier avant-coureur de la courbe des rendements inversée a été ignoré et la spéculation boursière n'a fait qu'empirer. À l'époque, les spéculateurs, petits ou grands, pouvaient acheter des actions d'entreprises en investissant sur marge, à hauteur de 10 pour cent seulement de la valeur, tout en empruntant le reste auprès des banques ou des courtiers. Cela conduisit, de 1923 à 1929, à une hausse des marchés boursiers pendant six ans, au cours de laquelle période le cours des actions a continué d'augmenter en moyenne de 20 pour cent, chaque année. C'était clairement un rythme insoutenable qui ne pouvait durer.

Après avoir vainement exhorté les banques et les courtiers à réduire leurs prêts aux spéculateurs, la Fed décida finalement de relever son taux d'escompte à trois occasions, (le taux auquel la Fed avance des prêts aux banques accréditées), entre janvier et juillet 1928, de 3,5 % à 5 %. Mais cela s'avéra insuffisant à freiner la spéculation boursière. La Fed haussa de nouveau son taux d'escompte, en août 1929, de 5 à 6 pour cent. C'est ce qui fit déborder le vase !

Le reste appartient à l'histoire. La récession économique débuta en août 1929, aux États-Unis, quand l'économie commença à se contracter. Le marché boursier ne culmina,  cependant, que le lendemain de la Fête du travail, soit le mardi, 3 septembre 1929, mais il chuta définitivement à compter de jeudi le 24 octobre 1929.

II- La crise des prêts hypothécaires risqués de 2007-2008 et la grande récession de 2008-2009

Nous pouvons comparer comment les choses se présentent aujourd'hui, financièrement et économiquement.

Au lendemain de la crise des prêts hypothécaires à risque de 2007-2008 et pendant la grande récession de 2008-2009, les gouvernements et les banques centrales de certains pays ont profondément modifié leurs politiques budgétaires et monétaires, notamment aux États-Unis.

En effet, durant les années fatidiques de 2007-2008, il existait une crainte réelle dans certains milieux gouvernementaux que l'ensemble du système financier américain puisse s'effondrer et fasse sombrer l'économie. Le système bancaire américain fut fortement affaibli, au départ, par l'importante faillite bancaire de la grande banque d'affaires Lehman Brothers et par la réorganisation en panique des banques d'affaires Bears Stearns et Merrill Lynch. On décida alors de recourir à des mesures spéciales d'intervention pour renflouer le système.

C'est ainsi que la Fed adopta une nouvelle forme de politique monétaire très accommodante, nommée « Quantitative Easing »  (QE) ou « Assouplissement quantitatif ». L'idée était qu'en période de difficultés financières, il ne suffisait pas d'abaisser les taux d'intérêt et d'accorder des prêts aux banques en difficulté.

Ce qu'il fallait, c'était d'inonder les marchés financiers avec d'énormes quantités de liquidités, lesquelles sont nouvellement créées lorsqu'une banque centrale achète pour son propre compte des titres publics ou privés sur le marché secondaire. Cette pratique peut, si nécessaire, pousser les taux d'intérêt nominaux à zéro ou à un niveau proche de zéro. Ce fut le cas aux États-Unis lorsque les taux des fonds fédéraux (les taux auxquels les banques commerciales empruntent entre elles, à très court terme) atteignirent un niveau proche de zéro, de 2008 à 2016, puis encore, de 2020 à 2022, suite aux interventions de la Fed.

• Les conséquences économiques de la politique du 'Quantitative Easing' pour les débiteurs

Un politique monétaire d'assouplissement quantitatif fait courir deux risques importants à l'économie. Premièrement, cela peut résulter en un gonflement des prix sur les marchés boursiers et obligataires. Deuxièmement, des taux d'intérêt maintenus artificiellement bas risquent d'inciter les consommateurs, les entreprises et les gouvernements à recourir davantage à l'endettement. Cela soulève toute la question d'aléa moral ou de risque moral, quand des politiques publiques incitent des décideurs à délaisser un comportement prudent pour prendre davantage de risques.

Il s'agit d'une considération importante de nos jours, puisque la somme de toutes les dettes (consommateurs, entreprises et gouvernements) dans le monde, c'est-à-dire la dette totale, a atteint le niveau record de 307 000 milliards de dollars en 2023, selon l'Institut de la Finance Internationale. Cela a propulsé le ratio de la dette mondiale par rapport au PIB mondial à 336 pour cent.

En effet, en cas de hausse de l'inflation, accompagnée d'une hausse des taux d'intérêt et des taux hypothécaires, les débiteurs en général qui se sont lourdement endettés alors que les taux d'intérêt étaient ultra bas peuvent se retrouver pris dans le dangereux piège de l'endettement. Les ménages et les consommateurs, en particulier, risquent de devoir renouveler leurs emprunts à des taux d'intérêt beaucoup plus élevés, se retrouvant de ce fait confrontés à la perspective peu attrayante de verser mensuellement des paiements gonflés par rapport à leurs revenus.

III- Les grandes différences entre la période 1920-1929 et la période 2008-2024

La principale différence entre la décennie économique de 1920-1929 et la période économique et financière actuelle, depuis 2008, vient du fait que les systèmes monétaires internationaux n'étaient pas les mêmes au cours de ces deux périodes.

Le régime monétaire de l'étalon-or (1879-1933) avait été suspendu au début de la Première Guerre mondiale, en 1914, mais il avait été rétabli dans la plupart des grandes économies, y compris aux États-Unis, en 1925. Il s'agissait d'un système monétaire international dans lequel la valeur officielle d'une unité de monnaie reposait sur une quantité fixe d'or. Par exemple, si le prix officiel d'une once d'or était fixé à 20 dollars américains, cela signifiait qu'un dollar américain valait 1/20 d'once d'or et pouvait s'échanger à ce prix.

Le régime de l'étalon-or avait comme avantage d'imposer une stricte discipline aux gouvernements en matière de dépenses et d'emprunts et de prévenir l'inflation. Avec un tel système, chaque gouvernement était moins en mesure d'encourir d'importants déficits budgétaires, car la banque centrale ne pouvait pas imprimer de la monnaie à volonté afin de répondre à ses besoins de trésorerie. Un gouvernement en situation de déficit fiscal devait emprunter en vendant des obligations au grand public, afin de couvrir ses dépenses excédentaires eu égard à ses rentrées fiscales.

Par exemple, les pays enregistrant un déficit extérieur dans leur balance des paiements se trouvaient à perdre de l'or, tandis que les pays ayant un excédent extérieur se trouvaient à en gagner. La conséquence était que les banques centrales ne pouvaient pas augmenter la masse monétaire de leur pays à volonté, de peur de créer un déficit extérieur et de perdre de l'or. De plus, dans ce cas, la masse monétaire intérieure se contracterait, ce qui imposerait un fardeau déflationniste à l'économie. Le régime de l'étalon-or, en effet, avait tendance à imposer une pression déflationniste aux économies.

• Le système monétaire de Bretton Woods de 1944

Après la Seconde Guerre mondiale, le système monétaire de l'étalon-or, suspendu en 1933, fut remplacé par le système monétaire de Breton Woods. Il s'agissait d'un système appelé 'étalon-de-change-or', ce qui signifiait que seul le dollar américain restait librement convertible en or, au prix officiel de 35 dollars l'once, tandis que les monnaies des autres pays avaient un taux de change rattaché au dollar américain.

Cependant, le dollar américain est devenu officiellement une véritable monnaie fiduciaire le 15 août 1971, lorsque le gouvernement étasunien de Richard Nixon a annulé la convertibilité officielle du dollar en or. Cela signifia la fin du système des taux de change fixes. En fait, peu de temps après, la plupart des autres pays ont adopté un système de taux de change flottants pour leurs monnaies fiduciaires. Il s'agit du système international de paiements et d'échange qui existe aujourd'hui. Contrairement à l'étalon-or, le système de taux de change flottants pour les monnaies fiduciaires a tendance à être inflationniste.

• Cryptomonnaies numériques et risques géopolitiques

Pour ajouter au caractère spéculatif de notre époque, il faut également souligner la montée du phénomène des cryptomonnaies numériques qui opère avec l'aide de l'Internet. Ce sytème de monnaies digitales privées est apparu en 2009, avec la création du Bitcoin. Il s'agit d'un système d'avoirs numériques dont les prix varient considérablement. Cela rappelle quelque peu la bulle des tulipes qui se produisit en Hollande, dans la première partie du XVIIe siècle.

Il est également important de noter que notre époque vit des tensions géopolitiques importantes entre les grandes puissances, lesquelles sont beaucoup plus prononcées aujourd'hui qu'elles ne l'étaient dans les années 1920. En réalité, la situation internationale actuelle ressemble davantage à celle qui prévalait dans le monde à la fin des années 1930.

La Société des Nations était alors incapable de prévenir ou de mettre fin aux conflits militaires régionaux, tout comme les Nations Unies sont aujourd'hui incapables de maintenir la paix dans le monde. Par conséquent, on ne peut guère écarter le déclenchement de graves affrontements militaires entre grandes puissances, dans les années à venir, ce qui serait un cause supplémentaire de perturbations financières et économiques, pouvant entraîner une hausse des prix du pétrole et créer de l'inflation.

Conclusions

Il existe des similitudes mais aussi des différences importantes entre la situation économique et financière qui prévalait au cours des années 1920, et celle de la période 2008-2024 actuelle.

En effet, les deux périodes ont vécu des bouleversements économiques, caractérisés par des déséquilibres économiques majeurs et des excès spéculatifs sur les marchés financiers.

La principale similitude financière entre les deux périodes réside dans la prévalence d'une courbe des rendements inversée dans les deux cas, laquelle pouvait laisser entrevoir des troubles financiers et économiques à venir. Il reste à voir si des difficultés financières et économiques se manifesteront, au cours des prochains mois ou années, comme ce fut le cas en 1929.

En revanche, le système monétaire international en vigueur pendant chaque période était complètement différent. Dans le premier cas, c'était le système de l'étalon-or qui prévalait. De nos jours, l'économie mondiale évolue sous un système de taux de change flexibles, pour les monnaies fiduciaires nationales. Le dollar américain sert de principale monnaie de paiement et sert de libellé pour une part importante des réserves officielles des banques centrales.

Cependant, il s'agit d'un système qui est fortement contesté par un certain nombre de pays, notamment par ceux des pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et autres). Ceux-ci souhaitent se libérer des sanctions financières arbitraires que le gouvernement américain leur impose, de temps à autres, à des fins politiques. C'est ce qui explique pourquoi ces derniers pays déploient des efforts afin de développer d'autres méthodes de paiement pour leurs transactions commerciales et financières internationales.

Si et quand une crise financière ou un grave ralentissement économique devait se produire dans un proche avenir, déclenché par un événement imprévu, il est probable que les gouvernements et les banques centrales réagiraient en adoptant les mêmes politiques que celles qu'ils adoptèrent au début de la crise économique provoquée par la pandémie de Covid 19, en 2020.

Dans un premier temps, les gouvernements des principales économies avancées augmenteraient leurs déficits budgétaires, déjà élevés. En deuxième lieu, les banques centrales essayeraient d'accommoder les gouvernements et les marchés financiers et elles injecteraient des quantités importantes de liquidités dans l'économie, par le biais d'une politique d' « assouplissement quantitatif ».

Cependant, de telles interventions inhabituelles ne sont pas sans risque. En effet, après le choc déflationniste initial d'une crise financière, laquelle serait suivie d'une récession économique, des politiques budgétaires et monétaires trop expansionnistes, associées éventuellement à des politiques commerciales protectionnistes, similaires à celles adoptées dans les années 1930, pourraient engendrer une période de stagflation généralisée, c'est-à-dire une période de croissance économique lente et d'inflation persistante.

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Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d'économie à l'Université de Montréal et lauréat du Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018, La régression tranquille du Québec, 1980-2018, (Fides). Il est titulaire d'un doctorat en finance internationale de l'Université Stanford.



On peut le contacter à l'adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com

Il est l'auteur du livre de géopolitique  Le nouvel empire américain et du livre de moralité Le Code pour une éthique globale, de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé La régression tranquille du Québec, 1980-2018.

Site internet de l'auteur : http://rodriguetremblay.blogspot.com

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Mis en ligne le jeudi, 16 mai 2024.

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© 2024 Prof. Rodrigue Tremblay




La révolution numérique de l'Intelligence Artificielle : une destruction créatrice bénéfique ou une déshumanisation systémique

Mardi le 5 mars 2024

Par Rodrigue Tremblayprofesseur émérite de sciences économiques et ancien ministre de l'industrie et du commerce québécois, et auteur du livre géopolitique « Le Nouvel empire américain », l'Harmattan, 2004, et auteur du livre « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 », Fides, 2018. 

« L'ouverture de nouveaux marchés nationaux ou extérieurs et le développement des organisations productives... révolutionnent incessamment de l'intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de destruction créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme.» Joseph Schumpeter (1883-1950), économiste américain et penseur politique d'origine autrichienne, (dans son livre Capitalisme, socialisme et démocratie, ch.VII, 1942, tr. fr. 1951).  

« Tout changement est une menace pour la stabilité. C'est une autre raison pour laquelle nous sommes si réticents à appliquer de nouvelles inventions. Toute découverte de la science pure est subversive en puissance ; toute science doit parfois être traitée comme un ennemi possible. Oui, même la science.» Aldous Huxley (1894-1963), écrivain britannique, auteur du roman futuriste de 1932, intitulé Le meilleur des mondes, ch. 16.

« Le progrès technologique n'a fait que de nous procurer des moyens plus efficaces de régresser.» Aldous Huxley (1894-1963), dans son essai 'Adonis and the Alphabet' 1917.

« L'ensemble de nos progrès technologiques tant vantés, et de notre civilistation en général, pourraient être comparés à une hache entre les mains d'un criminel pathologique.» Albert Einstein (1879-1955), physicien théoricien d'origine allemande, 1917.

« L'intelligence artificielle (IA) est probablement  la chose la plus importante sur laquelle l'humanité ait jamais travaillé. Je considère cela comme quelque chose de plus profond que l'électricité ou le feu.» Sundar Picha (1972- ), ingénieur et chef d'entreprise américain d'origine indienne, président-directeur général (CEO) d'Alphabet Inc. et de sa filiale Google, 2018.

• Introduction

La révolution numérique de l'Intelligence Artificielle (IA), présentement en évolution très rapide, est une innovation technologique qui fait appel à des programmes informatiques complexes et à des algorithmes mathématiques élaborés. Des systèmes et des modèles IA, lesquels reposent sur des puces électroniques dites “IA, insérées dans des circuits intégrés numériques, peuvent automatiser des tâches répétitives, avec l'aide de super ordinateurs. Il peuvent produire des textes et des images, et traiter rapidement de vastes quantités de données, et cela, en complémentarité avec l'humain.

Cependant, au-delà des avantages économiques qui peuvent en découler, se profile la menace d'un remplacement progressif de l'être humain par des robots intelligents, dans nombre de fonctions et d'activités qui s'y prêtent.

De telles avancées technologiques ont un grand potentiel de bouleverser profondément les économies, les entreprises et les sociétés nationales dans les décennies à venir, lorsque de nouveaux investissements en capital remplaceront de plus anciens et obsolètes capitaux, et que certaines catégories de travailleurs seront remplacées par des machines robotiques, lesquels nécessiteront pour leur fonctionnement des travailleurs plus spécialisés.

Cela pourrait même éventuellement conduire à un « Meilleur des Mondes » dystopique dans l'avenir, si des machines super intelligentes, dans une prochaine ère futuriste, étaient capables de s'améliorer et de penser par elles-mêmes, et si éventuellement elles pouvaient même apprendre à programmer d'autres machines intelligentes, avec pratiquement aucune intervention humaine.

L'impact global des révolutions industrielles

Toutes les inventions technologiques produisent des avancées positives mais peuvent aussi s'accompagner de diverses perturbations et d'effets négatifs.

À titre d'exemple, l'invention du couteau peut servir à couper le pain; mais elle permet aussi de trancher la gorge de quelqu'un. De même, l'invention de la dynamite et des explosifs a aidé l'industrie minière, mais elle a aussi rendu les guerres plus meurtrières et décuplé le pouvoir destructeur de terroristes.

Il en est de même aussi des connaissances concernant la fission de l'atome, laquelle mena au développement de l'énergie nucléaire. Cette invention a permis de produire de l'électricité; elle a aussi permis de construire des bombes atomiques et de détruire des villes entières et leurs habitants.

Il est difficile de savoir d'avance, avec précision, à quoi une nouvelle technologie peut servir, pour le bien ou pour le mal, pour un progrès économique ou pour une régression humaine.

• Les questions soulevées par l'Intelligence Artificielle (IA)

Les applications courantes de l'IA et leur généralisation dans l'avenir feront indubitablement des gagnants et des perdants, et pas seulement dans le monde économique, mais aussi dans celui de la politique, de la géopolitique, du social, de la biologie, des arts et même dans les conflits militaires. Il est donc important d'évaluer si les gagnants seront plus nombreux que les perdants, ou si ce sera plutôt le contraire, avec un petit nombre d'opérateurs enrichis et un grand nombre d'asservis.

À titre d'exemple, quels seront les effets des systèmes de l'intelligence artificielle générative, tels ceux de la firme américaine Nvidia ou ceux derrière les robots préprogrammés conversationnels, tels ceux de ChatGPT (Open AI), de Copilot (Microsoft) ou de Gemini (Google), capables de générer des textes, des images et d'autres créations ? De telles machines amélioreront-elles le niveau de vie et la qualité de vie du plus grand nombre, ou permettront-elles à certains de s'enrichir, mais en rendant obsolètes et appauvries des catégories entières de travailleurs ? Si c'était le dernier cas, il pourrait en résulter un accroissement des inégalités de revenus et de richesse.

En effet, chaque nouvelle révolution industrielle du passé a grandement enrichi des pionniers capitalistes à succès. Par exemple, il eut une époque aux États-Unis, à la fin du 19e siècle, nommée l'ère des barons voleurs. Elle réfère à un période dominée par de grands monopoleurs (Carnegie, Rockefeller, Vanderbilt, Mellon, etc.) dans les secteurs de l'acier, du pétrole, des chemins de fer ou de la finance, lesquels écrasaient les concurrents, truquaient les marchés et corrompaient les gouvernements.

Au plan politique et géopolitique, est-il possible aussi que des oligarchies malveillantes puissent recourir, de nos jours, à de telles machines numériques pour surveiller et contrôler les gens et pour lancer plus facilement des guerres dans l'avenir?

Tout cela est loin d'être des préoccupations purement théoriques. Déjà le Pentagon américain entrevoit de se servir de robots intelligents et de drones, contrôlés par l'Intelligence Artificielle, pour faire les guerres de l'avenir.

• Les effets économiques à court et moyen terme et à plus long terme de l'IA et les quatre révolutions industrielles depuis 1760

En économie, les notions de court terme (1-4 ans), du moyen terme (4-9 ans) et du long terme (plus de 10 ans) peuvent varier selon les secteurs économiques et financiers. Pour l'ensemble de l'économie, il est possible de se référer à des cycles économiques à court, moyen et à plus long termes. À titre d'exemple, il s'est écoulé beaucoup d'années entre l'invention du premier ordinateur géant, gros comme un édifice, en 1946, jusqu'à l'innovation de l'ordinateur portable sur le marché de l'informatique, en 1977, et l'arrivée des ordinateurs Macintosh d'Apple, en 1998.

La première révolution industrielle (1760-1870) s'est produite à compter du milieu du 18e siècle en Angleterre, dans l'industrie du textile. Pour la première fois dans l'histoire, la production globale et la consommation dans un pays purent s'accroître plus rapidement que la population, grâce aux gains de productivité que les innovations technologiques et les techniques de production rendirent possibles.

Les découvertes de nouvelles sources d'énergie, telles celles venant du gaz et du pétrole, en complément à celle du charbon, de même que celle de l'électricité, furent au centre de la deuxième révolution industrielle (1870-1914). Cela permit des innovations dans les moyens de transport (chemin de fer, bateau à vapeur, automobile et avion.)

L'industrialisation provoqua une migration démographique des campagnes vers les villes, ce qui a accentué le phénomène de l'urbanisation, avec la création de grandes villes et de méga-métropoles à forte densité de population.

La troisième révolution industrielle (1930-2010) fut caractérisée par l'innovation de l'énergie nucléaire et par la révolution informatique, principalement durant la deuxième partie du 20e siècle. Elle fut rendue possible par l'invention du microprocesseur et par la création des premiers ordinateurs, suivies de l'innovation de l'Internet, des satellites et de la communication sans fil.

Pour la quatrième révolution industrielle (2011- ) en cours, (découlant des applications de l'intelligence artificielle, une notion introduite pour la première fois en 2011, lors d'une conférence organisée en Allemagne pour concevoir une nouvelle politique industrielle pour ce pays, basée sur des stratégies de haute technologie), on devrait s'attendre à une période initiale de choc et de transition suivie d'une période plus longue d'acceptation graduelle et de maturité, celle-ci pouvant s'étendre sur plusieurs décennies, voire un siècle ou plus.

Une transition difficile de mises à pied, à court et moyen terme, pour les travailleurs du secteur tertiaire les plus menacés par la digitalisation et l'automatisation

Déjà, des institutions comme le Fonds Monétaire international (FMI) et la banque d'investissement américaine Goldman Sacks, entre autres, ont chiffré approximativement l'influence qu'auront les applications de l'Intelligence Artificielle sur l'emploi.

Pour le FMI, ce pourrait être 40% des emplois dans le monde qui pourraient être touchés, d'une manière ou d'une autre, par les effets de l'IA. Ce serait principalement des emplois dans le secteur tertiaire des services, lesquels risquent d'être remplacés, ou affectés à des degrés divers, par des robots intelligents.

En effet, on peut classer en trois catégories les emplois susceptibles d'être perturbés d'une façon ou d'une autre par les systèmes d'IA :

1- des emplois potentiellement substitués ou remplacés, (tels certains emplois de soutien ou de secrétariat dans les banques, les compagnes d'assurance, les bureaux de comptabilité, les bibliothèques, les activités de traduction, de doublage, etc.) ;

2- des emplois non menacés par l'IA parce qu'ils sont exécutés soit à l'extérieur ou parce qu'ils requièrent une activité physique (ex. : menuisier, plombier, électricien, peintre, couvreur, coiffeur, etc.) ;

3- la grande majorité des emplois seraient plutôt partiellement influencés par l'IA, notamment en finance, éducation, santé, médecine, ingénierie, administration, cybernétique, jeux vidéos, etc.

À titre d'exemple, dans une étude de mars 2023, la banque Goldman Sacks en est arrivée à la conclusion que pour l'ensemble de l'économie américaine, l'Intelligence Artificielle pourrait remplacer 7% des emplois actuels, principalement des emplois de bureau et de cols blancs, au cours des années à venir. Cependant, le plus grand nombre des emplois, soit 63% du total, seraient complémentaires à l'IA et pourraient bénéficier de gains de productivité et même s'accroître en importance, tandis que 30% des emplois, principalement les emplois manuels, seraient peu ou pas du tout touchés par l'IA.

Le rôle du politique, de l'encadrement et de la réglementation des applications de l'Intelligence Artificielle (AI)

La révolution de l'Intelligence Artificielle peut indubitablement à la fois remplacer et créer des emplois, et, en haussant la productivité du travail, créer de la richesse. Cependant, cela risque de se faire avec un certain chambardement dans quelques marchés du travail et causer d'importants licenciements de travailleurs dans un certain nombre d'industries.

C'est pourquoi, les gouvernements responsables de l'intérêt général se doivent de veiller à ce qu'il n'y ait point de débordements économiques et sociaux majeurs et doivent encourager l'enseignement des qualifications requises dans l'avenir. Ils doivent aussi s'assurer que les travailleurs éventuellement pénalisés par des licenciements soient compensés et que la nouvelle richesse ainsi générée puisse profiter à l'ensemble de la société, et non pas seulement à une poignée d'opérateurs. Ce ne sera pas une mince tâche, car il existe une concurrence internationale entre les pays pour s'accaparer les retombées bénéfiques des nouvelles technologies.

Présentement, les pays qui sont à l'avant-garde de l'encadrement des technologies de l'Intelligence Artificielle et des systèmes d'IA sont l'Union européenne, la Chine, les États-Unis et le Royaume Uni. C'est ainsi que l'UE a mis de l'avant un cadre préliminaire de réglementation et de stratégie numérique appelé loi sur l'IA. L'objectif est d'identifier les risques acceptables et les risques inacceptables qui découleront des applications des nouvelles technologies numériques. De même, le gouvernement fédéral canadien a déposé la Loi sur l'intelligence artificielle et les données (LIAD) dans le cadre du projet de loi C-27, c.-à-d. la Loi de mise en œuvre de la Charte numérique de 2022.

Conclusions

L'avénement de la révolution de l'Intelligence Artificielle (IA) annonce-t-elle une percée extraordinairement prometteuse pour l'humanité, ou est-elle plutôt porteuse d'un risque de grande confusion et de régression civilisationnelle ?

En effet, de nombreuses questions viennent à l'esprit : est-ce que les humains maîtriseront les divers systèmes d'Intelligence Artificielle pour qu'ils servent non seulement les intérêts économiques et industriels privés qui sont derrière leurs applications, mais aussi celui des travailleurs déplacés et l'intérêt général ? Est-il possible que ces systèmes deviennent tellement omniprésents et tellement puissants qu'ils finissent par devenir des forces de contrôle, de déshumanisation et d'asservissement pour un grand nombre de personnes ?

Une première conclusion est à l'effet que personne ne peut répondre définitivement à ces questions, avec précision et en toute connaissance de cause. Et si jamais on sera en mesure de le faire, il sera peut-être trop tard. Par conséquent, tout dépendra des usages que l'on fera de cette nouvelle technologie.

La révolution numérique de l'Intelligence Artificielle soulève donc plus de questions que de réponses, tellement c'est une technologie appelée à évoluer et à trouver de nouvelles applications, bonnes ou mauvaises, avec le temps.

Une deuxième conclusion est que les pays et les économies qui tarderont à adopter la technologie de l'IA pourraient rencontrer des difficultés économiques dans les années et décennies à venir. Même dans les économies à l'avant-garde de la nouvelle révolution industrielle, on peut s'attendre à une augmentation des disparités de revenus et de richesse.

Une troisième conclusion est que l'innovation des robots intelligents mus par l'Intelligence Artificielle (IA) ouvre certes un champ nouveau à des gains de productivité du travail par la destruction créatrice, dans un certain nombre de professions et d'industries. Cependant, elle est à juste titre une cause d'inquiétudes, car elle pourrait aussi faciliter la tricherie, la falsification, la confusion et la déshumanisation de l'être humain dans de nombreux domaines.

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Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d'économie à l'Université de Montréal et lauréat du Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018, La régression tranquille du Québec, 1980-2018, (Fides). Il est titulaire d'un doctorat en finance internationale de l'Université Stanford.



On peut le contacter à l'adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com

Il est l'auteur du livre de géopolitique  Le nouvel empire américain et du livre de moralité Le Code pour une éthique globale, de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé La régression tranquille du Québec, 1980-2018.

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Mis en ligne le mardi, 5 mars 2024, édité le dim. 10 mars 2024.

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© 2024 Prof. Rodrigue Tremblay


 Mardi le 6 février 2024

Pourquoi les économies occidentales risquent de connaître une décroissance et un appauvrissement, à court et moyen terme

Par Rodrigue Tremblayprofesseur émérite de sciences économiques et ancien ministre de l'industrie et du commerce québécois, et auteur du livre géopolitique « Le Nouvel empire américain », l'Harmattan, 2004, et auteur du livre « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 », Fides, 2018. 

« Les raisonnements économiques sur l'immigration sont généralement tout à fait superficiels. C'est un fait que dans les différents pays (riches), le capital national reproductible est de l'ordre de quatre fois le revenu national annuel. Il en résulte que lorsqu'un travailleur immigré supplémentaire arrive, il faudra finalement pour réaliser les infrastructures nécessaires (logements, hôpitaux, écoles, universités, infrastructures de toutes sortes, installations industrielles, etc.) une épargne supplémentaire égale à quatre fois le salaire annuel de ce travailleur. Si ce travailleur arrive avec une femme et trois enfants, l'épargne supplémentaire nécessaire représentera suivant les cas, dix à vingt fois le salaire annuel de ce travailleur, ce qui manifestement représente pour l'économie une charge très difficile à supporter.» Maurice Allais (1911-2010), économiste français et 1998 Prix Nobel de sciences économiques, 2002.  

« Quel est le rôle du gouvernement canadien [face à l'immigration] ? S'il acceptait les recommandations des partisans de l'immigration, il adopterait des politiques qui maximisent le bien-être mondial et les niveaux d'immigration devraient être élevés, sinon illimités. Si ses politiques sont plutôt de maximiser le bien-être de la population canadienne, ses politiques d'immigration devraient viser à éliminer le fardeau fiscal découlant de l'immigration (entre $20 et $26 milliards annuellement) de sorte que seuls des avantages économiques positifs découlent de l'immigration» Herbert Grubel (1934- ), professeur émérite d'économie, Université de Simon Fraser, Vancouver, C.-B., Canada, rapport de l'Institut Fraser, 2013.

« On ne peut pas simultanément avoir une immigration de masse et un État providence.» Milton Friedman (1912-2006), professeur émérite d'économie à l'Université de Chicago, 1999.


En économie, il n'y a pas de magie.

Pour consommer, il faut produire, et pour produire, il faut épargner (revenus moins dépenses de consommation) et investir dans des capitaux productifs, dans des infrastructures et dans des moyens de soutien à la production. Il faut un stock de capitaux productifs (entreprises, usines, machinerie, équipements, infrastructures), des innovations, du progrès technique, du savoir, de la gérance, des sources fiables d'énergie et surtout, des travailleurs qualifiés, capables de contribuer à des hausses de productivité afin d'augmenter la production annuelle de biens et de services par habitant.

C'est ainsi que les niveaux de vie et de bien-être s'élèvent, en moyenne, dans certaines économies et pourquoi les niveaux de vie stagnent ou s'accroissent lentement dans d'autres économies.

Cela s'explique dans certaines économies par le manque d'épargne et de capitaux productifs par rapport aux nombres et aux qualifications de travailleurs et par d'autres facteurs. En effet, d'autres indicateurs économiques visent à tenir compte du développement humain et de la qualité de vie (stabilité économique et politique, santé publique, éducation, sécurité individuelle, etc.) d'une population, au-delà de la seule moyenne de la production intérieure de biens et de services par habitant, cette dernière pouvant être répartie d'une manière très inégalitaire.

De nos jours, les économies occidentales, dites 'avancées', sont considérées relativement productives et sont parmi celles où leurs populations jouissent d'un niveau de vie relativement élevé, tel que mesuré par le produit intérieur brut par habitant. C'est essentiellement parce que leur stock de capitaux productifs est élevé et qu'elles bénéficient du progrès technique, de sources d'énergie bon marché et d'une force de travail qualifiée.

Cependant, une telle réussite n'est pas nécessairement permanente et inéluctable, si les conditions sous-jacentes à la croissance économique en viennent à s'atrophier ou sont remplacées par d'autres facteurs moins performants. Un baisse du niveau de vie n'est pas une certitude, mais peut devenir possible, voire prévisible, si les politiques publiques sont mal conçues.

En effet, depuis quelques décennies, on observe des changements structurels dans les caractéristiques des économies occidentales, essentiellement celles de l'Europe et de l'Amérique du nord. Ces changements touchent un ralentissement dans les nouveaux investissements productifs, l'expansion relatif du secteur des services, l'afflux de travailleurs peu qualifiés découlant d'une immigration illégale, des politiques de transition énergétique vers des sources d'énergie plus coûteuses et moins fiables, et un cadre géopolitique chaotique de nature à susciter des guerres hégémoniques.

De telles transformations structurelles sont de nature à ralentir, non seulement la croissance économique des économies occidentales, à court et moyen terme, mais possiblement aussi leur prospérité future, en termes de niveaux de vie et de qualité de vie.

1- Un modèle simple pour comprendre les sources de la croissance économique réelle des pays à long terme

Commençons par un modèle simple de la croissance économique réelle des pays, lequel nous est fourni par le modèle de Solow.

Ce modèle stipule que la croissance économique de la production à long terme d'une économie dépend de son stock de capitaux productifs, résultat des épargnes, du progrès technologique et de la main-d'oeuvre disponible.

Plus le stock de capitaux dans une économie est élevé, plus la production intérieure annuelle de biens et de services sera abondante, pour un  nombre de travailleurs ou pour une population donnée de consommateurs.

Si on considère que le niveau de vie d'une population dépend, en bout de ligne, du stock de capitaux accumulés, et que la croissance annuelle du produit intérieur brut réel (PIB) dépend en grande partie de ces capitaux, il en résulte que plus les travailleurs sont qualifiés et plus ils ont accès à des capitaux (entreprises, usines, machinerie, équipements, infrastructures), plus ils sont productifs, et plus le niveau de vie de l'ensemble de la population sera élevé.

2- Une économie industrialisée repose sur plus de capitaux qu'une économie moins développée

Dans une économie industrialisée, il a été observé qu'il faut une valeur moyenne d'environ $4 de capitaux pour générer une production intérieure annuelle de $1, selon un ratio 4 : 1. Dans une économie de subsistance ou en stagnation, à l'inverse, c'est-à-dire là où le niveau de vie est bas ou stagnant, le ratio de capitaux/production annuel est peu élevé, pouvant ne pas dépasser le ratio d'environ 1 : 1.

C'est ce qui peut expliquer, en grande partie, la tendance à des migrations de population sur une grande échelle, venant des pays à bas niveaux de vie et à forte croissance démographique, vers des pays à hauts niveaux de vie et fortement capitalisés.

À court et à moyen terme, un tel phénomène migratoire n'est pas nécessairement à l'avantage des économies avancées, lesquelles peuvent voir leur taux de croissance économique décliner et le niveau de vie de leur population s'abaisser, si des investissements suffisamment élevés ne viennent pas s'ajouter au stock de capitaux existant.

3- Croissance économique et croissance démographique

Il faut bien comprendre que si la population s'accroît dans une économie industrialisée, soit naturellement ou par de forts flux migratoires, il est alors nécessaire que le stock de capitaux productifs et les infrastructures de cette économie s'accroissent aussi dans un rapport de 4 : 1, (en l'absence de progrès technologique), pour que le niveau de vie de l'ensemble de la population se maintienne.

En d'autres termes, si le niveau de capitalisation d'un pays à économie avancée ne s'accroît pas en proportion et en même temps qu'une forte expansion démographique, une baisse des revenus par habitant et un abaissement général du niveau de vie peut s'en suivre.1

4- Désindustrialisation, délocalisations et le passage à une économie de services

Il est trivial de dire que les économies occidentales sont devenues des sociétés de consommation. Ce sont des économies dans lesquelles le pourcentage des biens et services produits et consommés occupent plus de soixante pour cent de la production.

Il s'agit d'une évolution complexe qui est reliée au phénomène de la désindustrialisation, cette dernière ayant été observée depuis un demi siècle dans la plupart des économies occidentales. Elle se mesure par le déclin de la part de la valeur ajoutée industrielle et des emplois industriels, dans le PIB et dans l'emploi total.2

Ce phénomène s'accompagne d'une délocalisation nationale de certaines industries à haute productivité vers des économies émergentes, sous le couvert de la mondialisation économique, et d'une expansion relative de la production intérieure et de la consommation de services privés (commerce, finance, transport, restauration, divertissement, etc.) et publics (enseignement, santé, administrations, etc.), un secteur généralement moins susceptible d'enregistrer de forts gains de productivité.

5- Désépargne structurelle des gouvernement par l'endettement

La désindustrialisation relative et le passage à une économie de services dans les économies occidentales ont obligé les gouvernements à accroître leurs déficits budgétaires, ce qui a poussé certains pays à avoir un niveau d'endettement public total qui dépasse présentement le niveau de leur produit intérieur brut annuel.

Les économies avancées avec les niveaux d'endettement public les plus élevés par rapport à leur produit intérieur brut annuel, en 2023, tels que mesurés par le pourcentage de la dette publique par rapport au PIB annuel, sont:

Japon =               255,24%

Grèce =               241,55

États-Unis =       123,28

France =             110,03

Portugal =          108,35

Espagne =          107,28

Canada =            106,38

Belgique =         105,98

Royaume Uni = 104,14

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P.S. : Le Japon constitue un cas particulier en raison de son taux d'épargne des ménages élevé. L'épargne personnelle au Japon s'est élevée en moyenne à 13, 09 % de 1963 à 2023, atteignant un sommet historique de 62,10 % en juin 2020. De plus, la dette publique du Japon est presque entièrement intérieure.

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Pour une vision plus complète, il faut ajouter à la désépargne publique courante des gouvernements, le gaspillage croissant de ressources dans l'industrie mondial de l'armement et dans des guerres récurrentes ruineuses et polluantes, certaines pouvant même conduire à une guerre nucléaire catastrophique.

6- Le réchauffement climatique et la crise énergétique

Il existe une grande complémentarité entre les capitaux productifs et l'énergie. En effet, quand les sources d'énergie étaient abondantes et pouvaient être considérées comme illimitées, celles-ci étaient vues comme une donnée. Comme la pollution qui accompagne la combustion d'énergies fossiles est une des sources du réchauffement climatique, cela ne peut plus être le cas dans l'avenir.

La crise du réchauffement climatique a persuadé plusieurs gouvernements de prendre des mesures drastiques pour réduire la combustion d'énergies fossiles, relativement abondantes mais non renouvelables, faciles à exploiter et à grand rendement énergétique (charbon, pétrole, gaz naturel, etc.). (N.B. : Les énergies fossiles représentent présentement près de 80% de la production mondiale totale d'énergie.)

Le but étant de les remplacer graduellement, au cours des décennies à venir, voire des siècles à venir, par des sources d'énergies renouvelables (énergie solaire, éolienne, hydraulique, etc.) moins abondantes, certaines étant intermittentes et moins fiables, en plus d'être plus coûteuses.

La filière nucléaire se situe entre ces deux catégories de sources énergétiques. L'énergie nucléaire représente environ 10 % de la production mondiale d'électricité. C'est une source d'énergie qui a des avantages et des inconvénients, mais sa production est très coûteuse. Néanmoins, certains pays dépourvus de sources d'énergie alternatives, telle la France, n'auront pas d'autre choix que d'y recourir davantage dans l'avenir.

7- L'énergie a joué un grand rôle dans la hausse rapide des niveaux de vie

Depuis la première Révolution industrielle, de 1750 à 1900 en Europe, et son accélération au 20e siècle, la disponibilité de sources abondantes et peu coûteuses d'énergies fossiles a été le facteur important qui a propulsé la civilisation industrielle et commerciale vers le haut. En effet, c'est ce qui a transformé des économies qui avaient été pendant des millénaires, agraires et artisanales, en des économies industrielles et commerciales urbanisées, comme celles que nous connaissons aujourd'hui.

Ainsi, l'avènement des machines dans l'industrie du textile, au début, ainsi que dans l'agriculture, suivi de l'électrification de même que la multiplication des moyens de transport, par après, ont fait en sorte de multiplier l'effort physique et manuelle des travailleurs et d'accroître la production et la distribution des produits sur une haute échelle. Il en est résulté des augmentations considérables dans la productivité du travail et dans la croissance réelle du PIB. Le PIB par habitant a suivi, propulsant vers le haut le niveau de vie et la richesse des nations, de même que la qualité de vie des populations.

À titre d'exemple, pendant les quarante années qui s'écoulèrent entre 1960 et l'an 2000, une période de forte croissance économique et de paix internationale, le chercheur français Simon Yaspo a estimé que le PIB par habitant en France, en Allemagne et aux É.-U. s'est accru de plus de 250 pour cent.

C'est du jamais vu dans l'histoire du monde. —Il est possible que l'humanité ne puisse jamais connaître à nouveau une telle période dorée aussi longue, avec une hausse aussi rapide des niveaux de vie.

8- Les politiques gouvernementales et la transition énergétique

Il existe présentement, dans certains cercles gouvernementaux, un grand optimisme concernant la possibilité de décarboniser des économies nationales, au cours du prochain quart de siècle, soit d'ici l'an 2050. Cela repose sur la confiance que l'on pourra, avec des politiques appropriées, remplacer assez rapidement les énergies polluantes par des sources d'énergies plus propres. L'objectif est de limiter la hausse dans le réchauffement climatique global à 1,5℃ d'ici l'an 2050 et de le garder en deçà de 2,0℃ d'ici l'an 2100.

Cependant, de nombreux obstacles économiques et politiques peuvent se dresser devant la réalisation d'un tel scénario, au demeurant fort louable.

En effet, le rapport 2023 de l'Agence Internationale de l'Énergie (AIÉ) est venu jeter un pavé dans la mare. Ainsi, selon les prévisions énergétiques les plus récentes de l'organisme, la consommation mondiale de pétrole et de gaz naturel, laquelle atteindra un sommet au cours de la présente décennie, devrait se maintenir aux environs de ce sommet, jusqu'en l'an 2050. Cela est dû à l'inertie et à la synergie qui existent dans les systèmes énergétiques. Autrement dit, le fait de développer de nouvelles sources d'énergie nécessite le recours aux énergies fossiles.

Toutefois, l'AIÉ est optimiste eu égard à une réduction rapide de la consommation mondiale de charbon, la source d'énergie la plus disponible et la moins chère. Elle prévoit que cette consommation, après un sommet atteint aussi au cours de la présente décennie, chutera rapidement de 40 % d'ici l'an 2050, ce qui la ramènerait à un niveau atteint en l'an 2000.

Cependant, le charbon et le bois de charbon (charcoal) jouent un grand rôle dans le chauffage, la cuisson et la production d'électricité de plusieurs pays émergents et de pays en voie de développement. L'économie chinoise à elle seule, par exemple, est responsable de 50 % de la consommation mondiale de charbon. En Afrique, le charbon représente 70 % de toute la consommation énergétique de ce continent. C'est donc en provenance de ces régions qu'une résistance à l'abandon du charbon, comme principale source énergétique, pourrait se manifester.

Une résistance politique pourrait aussi se manifester, même dans les pays occidentaux, face aux effets économiques négatifs de la transition énergétique sur les niveaux de vie et sur la qualité de vie des populations.  Des gouvernements considérés trop pressés sur la question de la transition énergétique ou mal préparés à faire face à ses effets, pourraient être remplacés par des dirigeants plus enclins à recourir à des mesures d'adaptation plutôt qu'à de la simple suppression, eu égard à la production et à la consommation des différentes catégories d'énergies.

Conclusions

La Grande Récession de 2007-2008 a peut-être servi de signe prémonitoire, à savoir que les facteurs de croissance dans les économies occidentales commençaient à s'étioler. Dans la foulée de cette importante récession, les principales banques centrales furent contraintes de pousser les taux d'intérêt vers zéro, afin de stimuler la croissance économique.

Or, les économies occidentales vont devoir faire face à des changements structurels encore plus risqués dans un avenir rapproché.

En effet, les économies occidentales risquent de souffrir, à la fois, 1- d'un ralentissement dans les investissements productifs et dans les gains de productivité, résultats d'une désindustrialisation et du passage à une économie de services ; 2- de la pression provenant d'une immigration illégale en grande partie sous qualifiée, laquelle abaisse le ratio des capitaux productifs par tête et accentue la poussée vers la consommation de services publics et privés 3- d'une désépargne publique, résultat de déficits budgétaires publics élevés et du surendettement public qui en découle ; 4- d'un certain gaspillage de ressources due à l'expansion du secteur improductif de l'armement, dans le contexte mondial d'une instabilité géopolitique et de guerres ; 5- d'une transition énergétique difficile à accomplir, en voulant remplacer les énergies fossiles peu coûteuses par des énergies alternatives plus coûteuses et moins fiables.

Tous ces facteurs contraignants se conjuguant, les économies occidentales pourraient voir leur taux de croissance économique décliner. Il pourrait en aller de même de leurs niveaux de vie et, possiblement aussi, d'une tendance vers le bas de l'indice de la qualité de vie, au cours des prochaines années, voire au cours des décennies à venir.

Dans cet avenir qui s'annonce, en effet, le principal facteur limitatif de la croissance économique en Occident viendra vraisemblablement d'une énergie plus coûteuse et plus aléatoire que celle du passé. De même, des taux d'accroissement démographique trop rapides, eu égard au stock de capitaux productifs disponibles, résultat d'une immigration incontrôlée, pourraient aussi devenir une cause d'appauvrissement.

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NOTES

1 Le déclin et la chute de l'Empire romain d'Occident, au 5e siècle de notre ère, est probablement le phénomène historique le plus complexe et le plus important d'un système économique, politique et militaire qui s'est effondré sous l'effet de plusieurs causes, mais notamment suite à une chute des revenus.

2 À titre d'exemple, la part des emplois industriels dans l'emploi total a chuté de plus de la moitié dans les économies avancées, de 1970 à 2016.

La part des emplois industriels dans l'emploi total est passée de 46% à 17% au Royaume Uni, de 31% à 17% aux É.-U., de 39% à 18% en France, et de 45% à 19% en Belgique. Au Canada, la part des emplois manufacturiers dans l'emploi total est passée de 19,1% à 9,1%, de 1976 à 2019.

(Pour le Québec et l'Ontario, durant la même période, la part de l'emploi manufacturier dans l'emploi provincial total a chuté de 23,2% à 11,5%, dans le premier cas, et de 23,2% à 10,2%, dans le deuxième cas.)

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Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d'économie à l'Université de Montréal et lauréat du Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018, La régression tranquille du Québec, 1980-2018, (Fides). Il est titulaire d'un doctorat en finance internationale de l'Université Stanford.


On peut le contacter à l'adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com

Il est l'auteur du livre de géopolitique  Le nouvel empire américain et du livre de moralité Le Code pour une éthique globale, de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé La régression tranquille du Québec, 1980-2018.

Site internet de l'auteur : http://rodriguetremblay.blogspot.com

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Mis en ligne le mardi, 6 février 2024.

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