Le mercredi, 31 août 2022

Le gouvernement étasunien de Joe Biden et deux crises majeures qui se pointent à l'horizon: une crise économique et financière et une guerre hégémonique

Par Rodrigue Tremblay, professeur émérite de sciences économique et ancien ministre de l'industrie et du commerce québécois, et auteur du livre « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 », Fides, 2018.


« Ceux qui dirigent l'économie ne semblent pas être conscients que le fonctionnement normal de l'économie entraîne des traumatismes et des crises financières, de l'inflation, des déprécations monétaires, du chômage et de la pauvreté, au milieu de ce qui pourrait être une richesse pratiquement universelle — en bref, que le capitalisme financier complexe est intrinsèquement défectueux. »

Hyman Minsky (1919-1996), Économiste américain, (dans 'Stabilizing an Unstable Economy' 1986)


« Les déficits en temps de guerre sont la pire politique budgétaire imaginable. Ils ajoutent à la demande civile mais ne génèrent aucune production commercialisable de biens de consommation ou de biens d'équipement. En conséquence, les déficits en temps de guerre font basculer l'économie vers une demande excédentaire, des goulots d'étranglement inflationnistes, une hausse des taux d'intérêt et une instabilité financière. Ils détruisent la richesse et ils abaissent le niveau de vie. »

David A. Stockman (1946- ), homme politique américain, (dans 'The Great Deformation', 2013)


« Ceux qui ont survécus et qui faisaient partie de la génération en âge de participer à une guerre garde une aversion aux guerres pour le reste de leur vie, et ne veulent pas répéter une telle expérience tragique, ni pour eux-mêmes, ni pour leurs enfants, et, par conséquent... une telle résistance psychologique aux guerres persiste aussi longtemps qu'une nouvelle génération... a le temps de grandir et de parvenir au pouvoir. Dans la même veine, le déclenchement d'une guerre, une fois lancée, a tendance à perdurer jusqu'à ce que la génération élevée dans la paix et qui s'est précipité follement dans une guerre cède la place à une génération fatiguée de la guerre. »

Arnold J. Toynbee (1889- 1975), historien britannique, (dans 'A Study of History', vol.9, 1954)


« La vérité tragique est que si l'Occident n'avait pas cherché à étendre l'OTAN en Ukraine, il est peu probable qu'une guerre ferait rage en Ukraine aujourd'hui, et la Crimée ferait très probablement encore partie de l'Ukraine.. »

John J. Mearsheimer (1947- ), politicologue à l'Université de Chicago, (lors d'une présentation à Florence, Italie, le 16 juin 2022)


« Je ne sais pas avec quelles armes la troisième guerre mondiale sera menée, mais la quatrième guerre mondiale sera faite avec des bâtons et des pierres. »

Albert Einstein (1879-1955), physicien théoricien d'origine allemande (dans une entrevue dans "Liberal Judaism", avril-mai 1949)


En plus de la persistance de la pandémie de Covid-19 et la crise climatique en cours, laquelle se doublera d'une crise énergétique, sans compter la crise migratoire qui se profile à l'horizon, le monde pourrait être confronté à deux crises additionnelles d'origine humaine dans les années à venir, à savoir une crise économique et financière majeure et une crise géopolitique découlant d'une guerre hégémonique.


I- Des déséquilibres fondamentaux dans l'économie mondiale


En effet, dans la foulée de la Grande récession de 2008-2009, d'importants déséquilibres sont apparus dans l'économie mondiale.


Premièrement, craignant une pénurie persistante de la demande globale dans les plus grandes économies industrielles (États-Unis, Europe, Japon, etc.), les banques centrales ont adopté une politique monétaire non conventionnelle, laquelle a consisté à pousser les taux d'intérêt nominaux vers zéro et les taux d'intérêt réels en territoire négatif. Une telle politique a faussé les calculs de rentabilité pour des investissements à long terme, dont certains se révéleront non profitables avec le retour à la normale des taux d'intérêt.


En second lieu, la pandémie mondiale de Covid-19 de 2020-2022 et les bouleversements démographiques ont provoqué un ralentissement de l'offre globale avec des pénuries d'approvisionnement et des perturbations dans les chaînes de distribution pour plusieurs matières premières et produits. De plus, dans la foulée de la pandémie, de nombreux travailleurs se sont retirés de la population active, provocant une pénurie de main-d'œuvre dans certains secteurs.


En troisième lieu, une conséquence négative de la mondialisation économique et financière a été indubitablement son impact fiscal sur les budgets des gouvernements nationaux. Moins en mesure de lever des impôts sur les sociétés internationales et autres entités opérant dans leur pays, les gouvernements se sont sentis obligés d'augmenter leurs déficits budgétaires et la dette publique. Toute hausse substantielle des taux d'intérêt entraînera une crise budgétaire pour de nombreux gouvernements.


Quatrièmement, les banques centrales ont subi des pressions politiques pour qu'elles soient acheteuses d'obligations publiques, gonflant ce faisant leurs bilans et la base monétaire pour l'ensemble de l'économie. Dans le cas de la Fed américaine, par exemple, son bilan était d'environ 4 000 milliards de dollars au début de 2020, mais il avait grimpé à environ 9 000 milliards de dollars à la mi-2022, principalement en raison de l'achat de titres du Trésor et de titres privés adossés à des hypothèques.


Des actions similaires de la part d'autres banques centrales ont également entraîné de fortes augmentations de leurs bilans. Cela a pompé des liquidités excessives dans de nombreuses économies et c'est la première cause de la hausse de l'inflation dans un monde de monnaies fiduciaires. Une inflation plus élevée, pour les personnes à revenu fixe, signifie une hausse de coût de la vie et une baisse de leur niveau de vie. Sur le plan économique, c'est aussi la principale cause de la condition actuelle de stagflation, c'est-à-dire une condition de croissance économique lente avec des prix à la hausse.


Les signes se multiplient que la mondialisation économique et financière a atteint son point culminant, alors que ses effets négatifs apparaissent au grand jour. Le fait que le gouvernement américain impose des sanctions économiques et financières d'une manière unilatérale à d'autres nations souveraines soulève d'importantes questions juridiques et politiques concernant la souveraineté des États.


En effet, en raison de la recrudescence des tensions militaires et géopolitiques internationales (voir ci-dessous), le système de mondialisation économique et financière érigé après la Seconde Guerre mondiale s'affaiblit rapidement. Si de telles tensions géopolitiques devaient s'intensifier, cela pourrait se traduire par une dislocation de l'économie mondiale, suivie d'un ralentissement économique généralisé, lequel pourrait durer plusieurs années.


II- Une guerre hégémonique centenaire pourrait éclater à tout moment


Les guerres régionales à petite échelle ont été nombreuses depuis la Seconde Guerre mondiale, mais cela ne signifie pas que les guerres mondiales ont été éradiquées du système international.


L'histoire montre, en effet, que de telles guerres à grande échelle semblent se produire à chaque siècle. C'est un fait historique observé que les pays dotés d'une forte puissance militaire tentent toujours de plier les systèmes économiques, financiers et politiques internationaux à leurs avantages. Et ces puissances dominantes en politique internationale n'hésitent pas à recourir à une politique ouverte de puissance pour atteindre leurs objectifs.


À travers les âges, un tel comportement s'est traduit par d'horribles guerres hégémoniques que les peuples ont dû subir, à maintes reprises, lorsque des empires se sont livrés au jeu meurtrier d'une « compétition entre grandes puissances ».


Les cycles de guerres hégémoniques meurtrières et destructrices et les tentatives faites pour les éviter ont été bien étudiés par l'historien britannique Arnold Toynbee (1889-1975), par l'économiste américain Charles Kindleberger (1910-2003) et par d'autres chercheurs.


De nos jours, une cohorte de néoconservateurs en position d'autorité au sein de l'administration Biden, soutenue par une vingtaine de 'think-tanks' va-t'en-guerre et par des fabricants d'armements bellicistes, est de facto aux commandes de la politique étrangère américaine, et elle met en pratique la doctrine d'une guerre perpétuelle pour les États-Unis.


• L'ONU est présentement impuissante à empêcher une guerre hégémonique


Après la Seconde Guerre mondiale, la création des Nations unies, en 1945, a fait naître l'espoir que les guerres hégémoniques étaient chose d'un passé barbare. Le but était « de préserver les générations futures du fléau de la guerre ».


L'article fondamental de la Charte des Nations unies, lequel énonce le moyen d'éviter la guerre, est son « article 33 ».

Il dit :


1- Les parties à tout différend dont la prolongation est susceptible de menacer le maintien de la paix et de la sécurité internationales doivent en rechercher la solution, avant tout, par voie de négociation, d'enquête, de médiation, de conciliation, d'arbitrage, de règlement judiciaire, de recours aux organismes ou accords régionaux, ou par d'autres moyens pacifiques de leur choix.

2- Le Conseil de sécurité, s'il le juge nécessaire, invite les parties à régler leur différend par de tels moyens.


Le hic est que les grandes puissances du temps (États-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni et France) trouvèrent le moyen de se soustraire aux règles établies pour le maintien de la paix. Cela s'est fait principalement en s'octroyant elles-mêmes un droit de veto au Conseil de sécurité des Nations unis, formé de 15 membres — un organisme dont les décisions lient tous les membres de l'ONU. Et c'est là où en est le monde aujourd'hui. Les grandes puissances peuvent toujours mener des guerres d'agression en presque complète impunité.


Le gouvernement américain, en particulier, a de facto mis les Nations unies au rancard. Cela a été fait en se servant de l'écran de l'OTAN, à l'origine une alliance essentiellement défensive pour contenir l'ancienne Union soviétique, mais redéfinie depuis en tant qu'alliance militaire offensive, sous contrôle américain. Celle alliance aurait dû être dissoute en 1991, lorsque l'URSS s'est effondrée. De nombreux pays européens et le Canada font partie de la nouvelle OTAN belliciste.


En quelques années, on a vu le militarisme progresser aux États-Unis et dans certaines autres parties du monde, à un moment où les Nations unies sont pratiquement impuissantes à enrayer sa montée.


Pour sa part, le gouvernement de Joe Biden, en tant que supposé leader du soi-disant « monde libre », n'a pas montré beaucoup d'intérêt pour la diplomatie et les négociations, afin de résoudre les conflits internationaux. Il ne parle jamais de renforcer le système international fondé sur des règles ancrées dans la Charte des Nations unies et l'obligation de ne point recourir à la force dans les relations internationales.


• L'agenda militariste de Joe Biden et son engagement envers la guerre mondiale permanente


Que ce soit par coïncidence ou non, l'arrivée du président démocrate américain Joe Biden (1942- ) à la maison Blanche, il y a moins de deux ans, a été suivie d'une période chaotique de tensions intérieures et de conflits internationaux.


Le choix qu'à fait le président Joe Biden pour constituer son équipe de politique étrangère révèlent peut-être ses véritables intentions belliqueuses. Ce fut le cas lorsqu'il viola la tradition et nomma un général de carrière (Lloyd Austin), au lieu d'un civil, au poste de secrétaire à la Défense. Il a également choisi un néoconservateur reconnu (Antony Blinken) comme secrétaire d'État. M. Biden savait sans doute ce qu'il faisait avec de telles nominations. En fait, cela montrait qu'il ne comptait nullement recourir à la diplomatie dans ses relations internationales. Plusieurs autres conseillers à la sécurité nationale dans le gouvernement de Joe Biden sont dans le même camp des va-t'en-guerre.


Lors de la campagne électorale présidentielle américaine de 2020, les médias n'ont pas beaucoup parlé du passé belliciste du sénateur Joe Biden. À tort ou à raison, le candidat démocrate à la présidentielle était considéré comme plus stable mentalement, moins arrogant et moins « dangereux » que le président sortant, Donald Trump. C'est du moins ce que véhiculaient les promesses de campagne de M. Biden.


On peut en tirer une première leçon, à savoir qu'il faut bien étudier le passé d'un candidat à la présidentielle pour prédire ses futures politiques, une fois au pouvoir. L'autre leçon est que les politiques américaines sont avant tout dominées par des groupes de pression issus du monde des affaires et par un petit groupe d'Américains richissimes. Aux États-Unis, l'argent domine la politique.


Par conséquent, après le retrait précipité et chaotique des États-Unis de l'Afghanistan, ce ne fut guère une surprise complète quand l'administration Biden adopta une politique étrangère belliqueuse, tout particulièrement envers la Russie, l'Iran et la Chine. C'est une approche essentiellement axée sur une « politique de puissance » dans les rapports internationaux. Elle repose sur des provocations, des menaces et des tensions économiques, et elle implique souvent des guerres par procuration.


• Le conflit militaire en Ukraine aurait pu être évité


La guerre Russo-Ukrainienne est un bel exemple de guerre par procuration entre les États-Unis et la Russie. C'est une guerre qui aurait pu être évitée avec un minimum de diplomatie. Tout était pourtant en place pour que ce soit le cas.


En effet, quand le Conseil de sécurité de l'ONU adopta unanimement la Résolution 2199, le 12 février 2015, laquelle enjoignait aux pays concernés, (principalement l'Ukraine, la Russie et les États-Unis), de respecter les deux accords de Minsk du 5 septembre 2014 et du 12 février 2015, une solution diplomatique apparaissait possible.


[Pour rappel, ces deux accords prévoyaient l'instauration d'un système fédéral en Ukraine, de manière à ce que la minorité ukrainienne russophone du bassin minier du Donbas contigu à la Russie, et principalement située dans les territoires autour des villes de Donetsk et de Louhansk, puisse jouir d'un certain statut d'autonomie locale, afin de préserver sa langue et sa culture. —La France et l'Allemagne avaient supervisés ces accords.]


Même si la résolution du Conseil de sécurité liait tous les pays membres de l'ONU, ses directives ne furent pas respectées. Cet échec incita le gouvernement russe à reconnaître officiellement l'indépendance des territoires de Donetsk et de Louhansk et à envahir militairement cette région, le 24 février 2022.


L'objectif présumé était de défendre les habitants contre les attaques militaires incessantes du gouvernement ukrainien, lesquelles avaient débuté après le "coup d'état" contre le gouvernement ukrainien pro-russe du président Viktor Ianoukovitch, le 22 février 2014, (avec une forte implication du gouvernement américain.)  Ianoukovitch et son Parti des régions avaient été élus lors de l'élection présidentielle de février 2010 en Ukraine, avec 48,95% du vote populaire.


Au cours des derniers six mois de cette année, il s'est produit une escalade de la guerre russo-ukrainienne, et c'est là que réside le vrai danger d'une confrontation militaire directe entre les États-Unis, l'OTAN et la Russie. Les pays européens seraient alors en première ligne d'une telle dévastation. Le monde pourrait alors être confronté à une troisième guerre mondiale, laquelle pourrait éventuellement dégénérer, par accident, en guerre mondiale nucléaire, une première dans l'histoire et probablement la dernière.


• Crise de leadership en Occident


De nombreux pays sont de nos jours confrontés à une crise majeure de leadership, plusieurs nations ayant des dirigeants politiques qui ne semblent pas être en mesure de résoudre les problèmes. Certains se déclarent même disposés à lancer une guerre thermonucléaire. Dans d'autres cas, ils semblent aimer jeter de l'essence sur le feu et empirer les choses.


Les dirigeants européens soutiennent activement la dangereuse escalade militaire en Ukraine, malgré le fait que la guerre est devenue une catastrophe quotidienne pour les civils, surtout en raison de sérieuses violations du droit international humanitaire.


Dans leur soutien inconditionnel au régime ukrainien de Volodymyr Zelensky, tout se passe comme si certains dirigeants étaient prêts à accepter une guerre mondiale sur le sol européen. Si tel était le cas, ce serait la troisième grande guerre européenne en un siècle. Il n'est pas nécessaire de chercher plus loin pour comprendre le déclin relatif et la marginalisation de l'Europe dans les affaires mondiales au cours du dernier quart de siècle.


Conclusion


De nos jours, beaucoup de personnes n'ont jamais vécu une période de temps économiques difficiles et de temps de guerre. Cependant, c'est ce genre de monde que des dirigeants sans trop de substance et de jugement s'emploient à créer depuis quelques années.


Sur le front économique, une tempête parfaite se prépare alors que des déséquilibres économiques et financiers, associés aux problèmes démographiques et à des politiques environnementales coûteuses, freineront le progrès économique dans l'avenir.


Sur le plan géopolitique, l'ordre mondial unipolaire de l'après Seconde guerre mondiale est en train de s'effondrer sous nos yeux avec la conséquence que de graves conflits militaires hégémoniques risquent de se produire au cours des prochaines années.


La combinaison d'une crise économique importante et d'une crise géopolitique majeure pourrait plonger le monde dans une tempête parfaite, très déstabilisatrice.


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Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d'économie à l'Université de Montréal et lauréat du Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018 "La régression tranquille du Québec, 1980-2018", (Fides). Il est titulaire d'un doctorat en finance internationale de l'Université Stanford.



On peut le contacter à l'adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com

Il est l'auteur du livre de géopolitique  "Le nouvel empire américain" et du livre de moralité "Le Code pour une éthique globale", de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé "La régression tranquille du Québec, 1980-2018".

Site internet de l'auteur : http://rodriguetremblay.blogspot.com

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Mis en ligne, le mercredi, 31 août 2022

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© 2022 Prof. Rodrigue Tremblay







 

Le lundi 6 juin 2022

La politique fédérale d'immigration massive et le groupe 'Century Initiative' de Toronto

Par le Professeur Rodrigue Tremblay

(Auteur du livre géopolitique « Le nouvel empire américain »de son livre sur la moralité « Le Code pour une éthique globale » et de son livre historique « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 »)


« Le meilleur moyen de résoudre l'opposition des deux groupes français et anglais au Canada, c'est de noyer la population française sous le flot continu d'une immigration organisée méthodiquement, contrôlée au départ, accueillie à l'arrivée, assurée d'une situation privilégiée dans la colonie. »

Lord Durham (John Lambton) (1792-1840), (dans 'Report on the Affairs of British North America', 31 janvier 1839.)


« Les raisonnements économiques sur l'immigration sont généralement tout à fait superficiels. C'est un fait que dans les différents pays riches, le capital national reproductible est de l'ordre de quatre fois le revenu national annuel. Il en résulte que lorsqu'un travailleur immigré supplémentaire arrive, il faudra finalement pour réaliser les infrastructures nécessaires (logements, hôpitaux, écoles, universités, infrastructures de toutes sortes, installations industrielles, etc.) une épargne supplémentaire égale à quatre fois le salaire annuel de ce travailleur. Si ce travailleur arrive avec une femme et trois enfants, l'épargne supplémentaire nécessaire représentera suivant les cas, dix à vingt fois le salaire annuel de ce travailleur, ce qui manifestement représente pour l'économie une charge très difficile à supporter. »

Maurice Allais (1911-2010), Prix Nobel de sciences économiques, 1988.


« Un peuple qui n'est pas maître de son destin doit limiter le recrutement d'immigrants à sa capacité d'intégration. C'est à cette condition que la diversité culturelle peut être enrichissante. Autrement, nos racines et notre identité sont en danger. »

Rosaire Morin (1923-1999), journaliste et administrateur, 1966.



Lors de la campagne électorale fédérale de 2021, l'enjeu d'une immigration massive au Canada, pour des décennies à venir, n'a pratiquement reçu aucune attention.


Rappelons que le parti libéral du Canada (PLC) obtint 32,6 pourcent des suffrages à cette élection générale. De plus, comme le taux de participation à cette élection fut seulement de 62,9 pourcent, l'appui populaire direct que le PLC a reçu de l'ensemble des électeurs canadiens ne fut que de 20,3 pourcent.


Dans les circonstances, il est difficile de conclure que le gouvernement minoritaire libéral actuel jouit d'un mandat clair et légitime de la population canadienne pour changer substantiellement la composition démographique du Canada, au cours des décennies à venir, comme ce serait le cas avec la mise en place d'une politique d'immigration massive sur le long terme. 


• La proposition du groupe de pression torontois 'Century Initiative'


Il est peu connu qu'une proposition de tripler la population canadienne d'ici l'an 2100 vient d'un obscur organisme politique à but non lucratif, fondé en 2011 par un petit groupe de pression d'hommes d'affaires et de journalistes de Toronto, et qui porte le nom de 'Century Initiative' (Initiative du siècle).


Le projet du groupe torontois 'Century Initiative' est à l'effet que le Canada — lequel comptait 37 millions d'habitants au dernier recensement de 2021 et qui normalement, selon les projections officielles, devrait en compter 53 millions en l'an 2100, ❲selon une progression démographique naturelle et une politique d'immigration moyenne❳ — pourrait compter en l'an 2100, non pas 53 millions d'habitants comme prévu, mais bien 100 millions d'habitants, pourvu que le gouvernement fédéral canadien adopte une politique d'immigration ultra agressive.


À ce rythme migratoire extrême, déjà un des plus élevé au monde, sinon le plus élevé, le Canada ne sera plus reconnaissable, démographiquement parlant, en moins d'une génération ou deux. Une politique majeure de remplacement de population aura été accomplie presqu'en catimini, sans débats publics, sans consultation générale et sans avoir fait des études approfondies sur les conséquences probables d'un tel projet.


À titre d'exemple, selon le plan de l'organisme de Toronto, le Canada compterait, dans à peine 78 ans, plusieurs méga agglomérations urbaines de plus de dix millions d'habitants, un peu comme la Chine d'aujourd'hui. Ainsi, il y est prévu que celle du Toronto métropolitain passerait de 8,8 à 33,5 millions d'habitants; celle du Montréal métropolitain gonflerait de 4,4 à 12,2 millions d'habitants; celle du Vancouver métropolitain grandirait de 3,3 à 11,9 millions d'habitants, etc. Plusieurs méga agglomérations canadiennes auraient, chacune, autant de population que celle de plusieurs pays indépendants de taille moyenne.


[N.B. : Le 23 octobre 2016, un des co-fondateurs du lobby 'Century Initiative', l'homme d'affaires torontois Dominic Barton (1962- ), donna une entrevue à la chaîne Global News au cours de laquelle il déclara :

« C'est un gros chiffre [100 millions] — pour moi, c'est plus qu'un chiffre ambitieux » ... « Cela changerait évidemment considérablement le pays. C'est une vision différente... Mais je ne pense pas que ce soit de la folie. ("but I don't think it's madness!")]. S'agit-il d'une fumisterie ?


• Risques et conséquences du projet de l'organisme 'Century Initiative'


Il est à prévoir que la mise en œuvre du projet de 'Century Initiative' de tripler la population du Canada dans moins d'un siècle comporterait d'énormes risques et aurait d'importantes conséquences, tant au plan économique, politique, social, culturel, linguistique, géographique qu'environnemental.


Il s'en suivrait nécessairement bien plus qu'un choc démographique. Ainsi, la mise en œuvre d'un tel projet, en plus des risques de chambarder profondément le Canada au plan démographique, provoquerait de multiples conséquences : congestion, pollution, déséconomies d'échelle avec la surcharge dans les services publics en santé, en services sociaux, en éducation et dans les installations de transport, ghettoïsation, conflits linguistiques, criminalité, insécurité, etc.


• Faiblesses des principaux arguments du 'Century Initiative' pour tripler la population canadienne


Les deux principaux arguments invoqués par le groupe 'Century Initiative' pour tripler la population canadienne en moins d'un siècle sont :


1- accroître l'importance politique du Canada sur la scène internationale, en faisant en sorte que le Canada soit parmi les 45 pays les plus peuplés de la planète, en l'an 2100 ; et,


2- augmenter le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) de l'économie canadienne en augmentant le nombre de consommateurs et de travailleurs nationaux grâce à une immigration massive.


La question centrale est la suivante : la 'grosseur pour la grosseur' peut-elle être une raison valable de transformer de fond en comble la structure démographique du Canada ? En effet, avec un tel argument, on en arrive à l'idée douteuse que le niveau du produit intérieur brut PIB) et une croissance boulimique devraient être au centre des politiques publiques. Qu'en est-il de la qualité et du niveau de vie de la population et de son bonheur ?


Il existe de nombreux pays qui sont très peuplés dans le monde, mais ce sont souvent des pays relativement pauvres et leur poids démographique ne leur garantit guère une place enviable sur la scène internationale. 


• Avec le libre-échange, le Canada n'a pas besoin d'une très grande population


Depuis le 1er janvier 1989, le Canada est en position de libre-échange commercial avec les États-Unis. Cet accord a d'ailleurs été élargi pour inclure le Mexique en 1994.


Dans un tel environnement commercial, les entreprises canadiennes ne sont nullement limitées au seul marché canadien pour écouler leur production. Elles sont en position d'atteindre des niveaux de production élevés, générateurs d'économies d'échelle, en exportant une partie de leur production vers le grand marché américain. C'est ce que font déjà de nombreuses entreprises.


• Les niveaux de vie dans le monde ne sont pas liés à la taille démographique des pays


Les niveaux de vie (PIB par h.) dans le monde semblent être très peu reliés à la taille démographique des pays. La réalité penche plutôt, en effet, vers une relation inverse. C'est ce que montrent clairement les travaux du Programme des Nations unies pur le développement (PNUD).


Le PNUD publie un indice mondial de classement des pays en fonction du niveau de vie et de la qualité de vie de leurs habitants, soit l'indice de développement humain (IDH). Cet indice montre le niveau de développement qualitatif (espérance de vie, instruction, niveau de vie) d'un pays, en tenant compte du potentiel économique.


Sauf exception, ce sont immanquablement les pays de petites tailles ou de tailles moyennes qui occupent les premiers rangs, en ce qui concerne les niveaux de vie et la qualité de vie des habitants, et non pas les pays les plus peuplés. Il existe, dans la plupart des cas, une relation négative entre la grande taille démographique de certains pays et le niveau de vie de leur population.


En 2019, à titre d'exemple, les trois pays en tête de liste pour le niveau de vie et la qualité de vie étaient tous les trois des pays de moins de 10 millions d'habitants : La Norvège (5,3 millions d'h.), l'Irlande (5,0 millions d'h.) et la Suisse (8,5 millions d'h.).


• Les arguments reliés au vieillissement de la population et à la pénurie de main-d'œuvre


Deux autres arguments invoqués par le groupe de pression de 'Century Initiative' en faveur d'une immigration super massive : le premier serait de pallier au vieillissement de la population (provoqué par la baisse du taux de fécondité et par l'augmentation de l'espérance de vie) ; le deuxième viserait à prévenir une éventuelle pénurie de main-d'œuvre causée en partie par le départ à la retraite des 'baby-boomers', soit la cohorte de population née entre 1945 et 1965 au Canada. 


Il est vrai que ces deux phénomènes nécessiteront des ajustements et des politiques d'appoint à court et à moyen terme, c'est-à-dire jusqu'en l'an 2050 approximativement, soit quand la cohorte des 'baby-boomers' aura en grande partie disparue, mais non pas nécessairement à très long terme, sur la base de tout un siècle.


Par exemple, il appert que l'immigration en tant que telle ne modifie guère la structure des âges d'une population, essentiellement parce que la majorité des immigrants arrivent au pays à l'âge adulte et que le programme de réunification des familles fait en sorte de faire venir des personnes immigrantes déjà âgées, (époux, parents (4), grand-parents (8), etc.).


À ce sujet, les travaux démographiques de Benoît Dubreuil et de Guillaume Marois (Le remède imaginaire) montrent que l'apport de l'immigration sur une haute échelle n'est pas une panacée pour rajeunir une population et qu'elle peut parfois accentuer son problème de vieillissement. D'autres études arrivent aux mêmes conclusions, à savoir qu'il est peine perdue de vouloir enrayer le vieillissement des populations par un recours à l'immigration sur une haute échelle de personnes adultes et de personnes âgées.


• Les moyens de pallier aux conséquences économiques du vieillissement de la population d'ici l'an 2050


D'autres pays industrialisés sont confrontés au même problème d'un choc démographique, et ils recourent à d'autres moyens que de compter sur une immigration internationale massive pour y faire face.


Par exemple, le Japon est un pays prospère avec une population encore plus vieillissante que celle du Canada, mais il ne s'en remet pas à l'immigration internationale pour faire face au phénomène.


En effet, un pays peut plutôt mettre de l'avant des politiques natalistes, avec des mesures visant à hausser le taux de fécondité et à encourager les naissances. D'autres politiques peuvent être adoptées pour retarder l'âge de la retraite, compte tenu d'une espérance de vie allongée. Il en va de même de mesures pour faire en sorte de faciliter et d'accroître le role des femmes sur le marché du travail.


Aussi, le gouvernement peut encourager la formation dans les métiers de base (informaticiens, plombiers, électriciens, menuisiers, techniciens, etc.). De plus, comme plusieurs entreprises le font déjà, il est possible de recourir davantage à la robotique pour effectuer plusieurs tâches intensives en main-d'œuvre, et ainsi accroître la productivité. Et, en dernière analyse, un pays peut faire venir des travailleurs étrangers temporaires avec la possibilité de devenir permanents, dans des domaines spécifiques, en fonction des besoins réels de l'économie.


Concernant la pénurie de main-d'œuvre, il est important de bien situer cette question dans son contexte économique global.


En théorie, si une industrie en particulier a un besoin de travailleurs spécialisés, une immigration ciblée de tels travailleurs peut y remédier. Cependant, si on parle d'une pénurie généralisée à l'ensemble de l'économie que des variations dans les salaires et les programmes de formation ne peuvent combler, c'est une toute autre affaire. En effet, si le taux de croissance démographique ralentit d'une façon naturelle, les besoins de consommation vont aussi ralentir. Il en ira de même de certaines industries qui doivent s'adapter à une demande fluctuante ou en concurrence avec l'importation.


Il y a alors danger de solutionner le problème d'une pénurie de main-d'œuvre dans une industrie en particulier, mais en créant simultanément des pénuries de main-d'œuvre dans d'autres industries, notamment dans les secteurs de l'éducation et de la santé, du logement, de l'infrastructure routière et des services privés et publics en général. En effet, comme on l'a vu précédemment avec le programme de réunification des familles, le Canada importe beaucoup plus de consommateurs que de travailleurs avec son programme d'immigration massive. L'économie peut alors faire face à une spirale sans fin en pénuries de main-d'œuvre avec des marchés du travail tendus en permanence, créés artificiellement et gonflés par une population qui croît trop rapidement par l'immigration.


• L'impact politique, linguistique et culturel sur les Canadiens-français et sur le Québec français


Le groupe de 'Initiative du siècle' ne s'est guère préoccupé des conséquences de son projet migratoire extrême sur les Canadiens-français en général, et sur la seule majorité politique qu'ils occupent au Québec. Si le gouvernement canadien allait poursuivre sur la voie d'un « Canada de 100 millions d'habitants » en faisant appel à une immigration ultra massive, la place des Canadiens-français au Canada ne pourrait que chuter dramatiquement au cours des décennies à venir.


Au cours du 20ème siècle, en effet, la politique d'immigration canadienne s'est traduite par une baisse continue du poids démographique et politique de la population de langue française au Canada. Ainsi, en 1941, 29,3 pourcent de la population du Canada était de langue maternelle française. Cependant, en 2016, ce pourcentage était tombé à 21,0 pourcent, une baisse de plus de huit points de pourcentage, en 75 ans. Avec la mise en œuvre du projet du groupe de pression 'Century Initiative', il est possible d'entrevoir une chute au moins aussi importante, au cours des prochaines 75 années. Il s'en suivrait une situation qui menacerait la viabilité même et la pérennité de la langue française au Canada, au prochain siècle.


En ce qui concerne le Québec, une des quatre provinces fondatrices du Canada, en 1867, son poids démographique dans l'ensemble du Canada pourrait tomber en bas de 10 pourcent à la fin du présent siècle. Au Québec même, les Québécois francophones pourraient se retrouver en minorité sur le territoire de leurs ancêtres, pour la première fois in 500 ans.


Si le gouvernement fédéral sous J. Trudeau allait faire sien le projet de 'Century Initiative', cela ferait de facto en sorte, par une politique migratoire extrême, de « marginaliser » le Québec francophone et d'affaiblir la nation canadienne française.


[N.B. : Concernant le scandale quotidien du Chemin Roxham, porte d'entrée illégale de dizaines de milliers d'immigrants illégaux et de faux réfugiés au Québec, avec l'aide de passeurs professionnels — la seule de cette nature au Canada  un correctif s'impose. En démocratie, si un gouvernement ne veut pas ou est incapable de faire respecter les frontières du pays, sa responsabilité première est de démissionner.]


Conclusion


À tout prendre, le gouvernement fédéral canadien devrait officiellement rejeter le projet du lobby 'Century Initiative'. Si le gouvernement allait s'y inspirer implicitement ou explicitement pour élaborer sa politique d'immigration, c'est à un véritable tsunami migratoire programmé auquel la population canadienne devra faire face au cours des prochaines décennies.


Dans une véritable démocratie, l'adoption d'une telle politique gouvernementale à long terme devrait être soumise au peuple pour approbation. Or, ni la proposition du 'Canada 100 millions' d'habitants du lobby 'Century Initiative', ni la politique d'immigration massive du gouvernement canadien minoritaire actuel, n'ont fait l'objet de débats publics à grande échelle. Et surtout, aucun référendum et aucune élection générale fédérale n'ont porté sur cet important enjeu. En démocratie, une question aussi cruciale mériterait un processus de consultations publiques en bonne et due forme.


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Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d'économie à l'Université de Montréal et lauréat du Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018 "La régression tranquille du Québec, 1980-2018", (Fides). Il est titulaire d'un doctorat en finance internationale de l'Université Stanford.



On peut le contacter à l'adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com

Il est l'auteur du livre de géopolitique  "Le nouvel empire américain" et du livre de moralité "Le Code pour une éthique globale", de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé "La régression tranquille du Québec, 1980-2018".

Site internet de l'auteur : http://rodriguetremblay.blogspot.com

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Mis en ligne, le lundi, 6 juin 2022

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© 2022 Prof. Rodrigue Tremblay


La guerre entre la Russie et l'Ukraine se tramait depuis 1991

 


Le mercredi 2 mars 2022

La guerre entre la Russie et l'Ukraine se tramait depuis 1991

Par le Professeur Rodrigue Tremblay

(Auteur du livre géopolitique « Le nouvel empire américain »de son livre sur la moralité « Le Code pour une éthique globale » et de son livre historique « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 »)


« Je pense que c'est le début d'une nouvelle guerre froide... Je pense que les Russes vont progressivement réagir assez négativement et cela affectera leur politique. Je pense que c'est une erreur tragique. Il n'y avait aucune raison à cela. Personne ne menaçait personne d'autre. Cet élargissement ferait se retourner les Pères fondateurs de ce pays dans leurs tombes. Nous nous sommes engagés à protéger toute une série de pays, même si nous n'avons ni les moyens ni l'intention de le faire sérieusement. »

George F. Kennan (1904-2005), diplomate et historien américain, dans le New York Times, 2 mai 1998, à propos de l'expansion américaine de l'OTAN (dans une interview avec Thomas L. Friedman).


« Le but de l'OTAN [est] de garder les Russes à l'extérieur [de l'Europe], les Américains à l'intérieur et les Allemands en bas. »

Hastings L. Ismay (1887-1965), premier Secrétaire général de l'OTAN (1952-1957).


« Nous [le Département d'État] avons investi plus de 5 milliards de dollars pour aider l'Ukraine à atteindre ces objectifs et d'autres qui assureront une Ukraine sûre, prospère et démocratique. »

Victoria Nuland (1961- ) sous Secrétaire au Département d'État, 13 déc. 2013.


« L'Alliance de l'Atlantique Nord, malgré toutes nos protestations et nos préoccupations, ne cesse de s'étendre... En dépit de tout cela, en décembre 2021, nous avons tenté une nouvelle fois de parvenir à un accord avec les États-Unis et leurs alliés sur les principes de la sécurité en Europe et au non élargissement de l'OTAN. Tout a été en vain...

Pour les États-Unis et leurs alliés, il s'agit d'une politique dite d'endiguement de la Russie, d'un dividende géopolitique évident. Pour notre pays, c'est en fin de compte une question de vie ou de mort, la question de notre avenir historique en tant que Nation. »

Vladimir Poutine (1952- ), Discours à la Nation, mercredi 23 fév. 2022.



La guerre d'agression illégale et tragique qu'a lancée la Russie (146 millions d'h.) contre l'Ukraine (44 millions d'h.), un pays voisin, le 24 février 2022, a suscité beaucoup d'émotions et de réactions en Occident, et avec raison.


La plupart des gens aimeraient bien que les conflits internationaux se règlent par la diplomatie, ou à tout le moins, par le recours à un arbitrage entre les parties. Pour le plus grand malheur de l'humanité, ce n'est pas encore le cas. Il est inadmissible que des guerres d'agression sévissent encore de nos jours. En bout de ligne, ce sont les gens ordinaires, les pauvres et les jeunes, en particulier, qui finissent par payer, souvent  de leur vie, pour les erreurs et les échecs de supposés 'leaders'.


Malheureusement, il semblerait qu'il n'y ait plus aujourd'hui d'arbitre crédible dans le monde pour éviter les conflits militaires, à une époque où les armes sont de plus en plus meurtrières et destructrices.


Cela soulève plusieurs questions.


Est-ce que l'Europe, laquelle fut un immense champ de bataille dans la première moitié du 20e siècle, peut le redevenir au 21e siècle ? Est-ce que les États-Unis qui contrôlent l'OTAN ont poussé trop loin l'expansion de cette alliance vers l'Europe de l'Est et la Russie ? Pourquoi les institutions de paix dont le monde s'était doté après la Seconde Guerre mondiale semblent avoir dépéri au point d'être incapable d'éviter les guerres ? Est-il encore possible de réformer de telles institutions afin d'éviter que le monde ne retombe dans les travers des siècles passés ?


Compte tenu de la complexité de la réalité et des intérêts divergents en cause, il serait peut-être utile d'essayer d'identifier les principales raisons de cette détérioration de l'ordre international, au cours de plus d'un quart de siècle, spécialement depuis l'effondrement de l'Union soviétique, en décembre 1991.


• Le danger de répéter les erreurs du passé et d'isoler des pays de la vie internationale


La politique risquée de la corde raide, laquelle consiste à isoler, humilier et menacer des pays étrangers, est une approche très dangereuse dans les relations internationales. C'est une telle politique qui fut menée contre l'Allemagne par la France et les autres pays membres de la coalition appelée Forces de l'Entente, après la Première Guerre mondiale (1914-1918). Elle visait à soutirer de lourds paiements de réparation à l'Allemagne. Cela engendra un climat d'animosité qui créa les conditions qui finalement menèrent à la Seconde Guerre mondiale (1939-1945).


Aujourd'hui, le monde est à nouveau confronté à une guerre européenne entre la Russie et l'Ukraine, une guerre qui aurait due être évitée, avec un peu plus de bonne volonté, de leadership et de sagacité. Cette guerre d'agression illustre bien aussi, comment l'humanité risque de retourner à la situation géopolitique qui prévalait avant la Seconde Guerre mondiale.


C'était une époque où la Société des Nations était inopérante, un peu comme le sont aujourd'hui les Nations unies. C'était aussi une période au cours de laquelle d'importantes nations furent humiliées, au cours des années qui suivirent la Première Guerre mondiale. Ces dernières entretenaient des ressentiments à l'endroit des pays vainqueurs, lesquels à leurs yeux ne songeaient qu'à leurs propres intérêts.


Rappelons que les Nations Unies ont été crées en 1945 pour prévenir les guerres. Mais au 21e siècle, les guerres d'agression sont encore courantes. Seulement au cours des derniers vingt ans, le monde a vu deux guerres d'agression illégales importantes, selon la Charte de l'ONU : l'invasion de l'Irak le 20 mars 2003 par les É.-U. et l'invasion de l'Ukraine par la Russie le 24 février dernier.


Cela est peut-être la preuve que le système politico-légal, mis en place en 1945 pour prévenir les guerres, ne fonctionne pas, à un moment dans l'histoire de l'humanité où une guerre impliquant des armes nucléaires pourrait être plus que catastrophique.


• La mentalité qui prévaut aujourd'hui au département d'État et à celui de la Défense aux États-Unis est des plus dangereuse


En effet, les analystes et les décideurs au département d'État et au Pentagon américains recourent souvent à des jeux de guerre pour créer des simulations de stratégies militaires d'action-réaction à l'aide d'ordinateurs, comme si la politique étrangère était une sorte de jeu de vidéo. Cela laisse peu de place à la pensée rationnelle, aux sentiments humains et à l'imagination.


Le fait même de s'appuyer sur de tels « jeux de guerre informatisés » est très dangereux, car cette usage d'ordinateurs programmés pourrait conduire à d'énormes erreurs dans la vie réelle, étant donné qu'ils peuvent présenter des hostilités militaires destructrices comme étant triviales et sans conséquence.


• L'OTAN comme  un substitut aux Nations Unies


Après la chute de l'URRS, en 1991, certains soi-disant « penseurs » du gouvernement américain ont vu une occasion de placer le gouvernement américain en position d'être le seul arbitre des relations étrangères internationales dans le monde, dans l'après-guerre froide. Ils considéraient les Nations Unies comme un organe encombrant où cinq pays (les États-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni et la France) dominaient le Conseil de sécurité de l'ONU avec leur droit de veto.


L'idée fut de recourir davantage à l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN), une organisation supposément « défensive » et crée en 1949 pour le maintien de la paix en Europe, dans le but de contrer la menace posée alors par l'Union soviétique. On pensa, sans doute à juste titre, que l'OTAN serait plus favorable que l'ONU aux interventions américaines en ce monde. Cependant, contrairement à l'ONU, l'OTAN est une machine de guerre, qui n'a aucun mécanisme légitime pour ramener la paix lorsqu'elle est menacée.


Même si le gouvernement américain a souvent eu dans le passé le soutien des Nations Unies pour ses interventions à l'étranger, humanitaires comme militaires – la guerre de Corée (1950-1953) en fut un bon exemple – les choses ont changé en 1999. À cette date, l'administration du président Bill Clinton a lancé une campagne de bombardement de la Yougoslavie, sous le drapeau de l'OTAN, mais sans l'autorisation du Conseil de sécurité de l'ONU. C'était un précédent.


Depuis cette décision fatidique, toutes les interventions militaires américaines à l'étranger ont eu lieu sous le couvert de l'OTAN, et non pas sous celui des Nations Unies et de sa Charte. Et c'est là où le monde se retrouve aujourd'hui.


• Pourquoi la Russie assiégée est dans une position semblable à l'Allemagne vaincue dans les années '30


Le choc de l'après chute de l'Union soviétique ressemble pour la Russie à ce qu'a été pour l'Allemagne le choc subi après sa défaite lors de la Première Guerre mondiale. Dans les deux cas, il s'est agi de populations soumises à des influences extérieures qui ont perduré pendant plusieurs années. Les intérêts de ces deux pays furent ignorés dans le nouvel ordre international.


Dans le cas qui nous concerne, l'après chute de l'Unions soviétique soulevait deux questions fondamentales. La première, que devenaient les deux alliances de défense militaires qu'avaient été le Pacte de Varsovie de 1955 et l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) de 1949, toutes deux des organisations d'assistance mutuelle, principalement militaire, l'une dressée contre l'autre, en période de Guerre froide (1945-1989) ? La deuxième : comment réaliser la réunification de l'Allemagne de l'Ouest et de la République démocratique allemande (RDA) ?


D'un point de vue géopolitique, ces deux questions étaient liées, surtout du point de vue de la Russie. Ce dernier pays a le souvenir historique d'avoir été envahi par deux grandes armées, celle de la France sous Napoléon, en 1812, et celle de l'Allemagne sous Hitler, en 1941.


La chute de l'Union soviétique signifia la dissolution automatique du Pacte de Varsovie. Allait-il en être de même de l'OTAN ? Pas nécessairement.


En effet, pour le gouvernement américain, l'OTAN était sa principale source d'influence en Europe occidentale. Contenir l'Union soviétique n'était pas le seul objectif de la création de l'OTAN. Par conséquent, le gouvernement étasunien de George H.W. Bush et son secrétaire d'État, James Baker, n'avaient aucune intention de démanteler l'OTAN.


Du côté russe, la position était, si l'OTAN continuait d'exister en tant qu'alliance militaire, défensive ou offensive, qu'il était primordial qu'elle s'engage à ne pas s'étendre vers l'Europe de l'Est et à ne pas menacer la Russie.


Des documents déclassifiés existent qui montrent que le gouvernement de George H. W. Bush, par l'entremise de son secrétaire d'État James Baker, et les gouvernements des principaux pays membres de l'alliance, étaient disposés à promettre au gouvernement russe que l'OTAN n'allait pas s'étendre vers l'Europe de l'Est, en autant que le gouvernement russe accepte la réunification des deux Allemagne (1990-1991). L'histoire a retenue l'expression imagée de James Baker du 9 février 1990, à l'effet que l'OTAN ne s'élargirait « pas d'un pouce vers l'Est ».


• L'influence grandissante des néoconservateurs (néocons) dans la politique extérieure des États-Unis


L'orientation de la politique étrangère américaine se transforma profondément dans les années '90, notamment sous l'administration démocrate de Bill Clinton (1993-2001), et encore davantage sous l'administration du républicain George W. Bush (2001-2009). 


Même si le président George H.W. Bush réprouvait l'excentricité guerrière des néoconservateurs, du moins ceux qui œuvraient dans le gouvernement, en les qualifiant de « cinglés dans le placard », un petit groupe d'entre eux réussirent néanmoins à dominer la politique étrangère américaine, par après. C'est leur vision qui a servi de base idéologique au 'Nouvel empire américain' (aussi le titre d'un livre que j'ai publié, en 2004).


Le mantra hégémonique des néocons est très simple : les États-Unis devaient tirer profit de la disparition de l'Union soviétique et de sa puissance militaire sans précédent pour imposer une « Pax Americana » semblable à la Pax Romana sous l'Empire romain.


En bref, les États-Unis devaient tirer avantage de leur statut d'hyper puissance militaire incontestée dans un monde unipolaire, en adoptant une politique extérieure très interventionniste et en mettant la priorité sur la « grandeur nationale ». Et surtout, ils rejetaient toute politique d'accommodement et de détente avec la Russie, comme ils l'avaient déjà préconisé face à l'URSS.


Armées de la doctrine néoconservatrice, les administrations américaines des présidents Bill Clinton et suivants ont plus ou moins suivi ses dictats. En particulier, elles ont délaissée l'ONU en tant qu'arbitre de la paix dans le monde, et elles se sont servies plutôt de l'OTAN pour imposer une Pax Americana.


• Le coup d'état qui renversa le gouvernement ukrainien, en 2014


Un fait important à souligner. En 2014, il y eut un coup d'État en Ukraine qui renversa le gouvernement pro-russe du président Viktor Ianoukovitch, élu quatre ans plus tôt, avec un fort appui de la population russophone de l'est du pays.


Comme la citation ci-haut de la sous-secrétaire d'État américaine aux Affaires européennes, Victoria Nuland, l'indique bien, le gouvernement américain a soutenu les manifestations antigouvernementales en Ukraine —à coup de milliards de  dollars.


Ainsi, un mouvement baptisé de 'Révolte du Maidan' débuta avec des manifestations pacifiques, à Kiev, le 21 novembre 2013, en protestation contre le gouvernement ukrainien en poste et son refus de signer un accord commercial bilatéral avec l'Union européenne. Cependant, les choses s'envenimèrent quand les protestations initialement pacifiques tournèrent à la violence, en février 2014. Malgré des élections prévues pour mai de la même année, le parlement ukrainien destitua sommairement le président en poste et forma un nouveau gouvernement.


Cet épisode peut aider à comprendre la tournure future des évènements en Ukraine.


• La guerre entre la Russie et l'Ukraine est en grande partie le résultat de l'encerclement militaire progressif de la Russie par l'OTAN


Depuis 1991, la Russie s'est opposée avec véhémence à une expansion en Europe de l'Est de l'OTAN et a demandé des garanties de sécurité pour que ce ne soit pas le cas.


À l'origine, en 1949, l'OTAN ne comptait que douze pays membres : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, l'Islande, l'Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal et le Royaume-Uni.


Par la suite, quatre autres pays sont venus se joindre aux membres fondateurs : la Grèce et la Turquie (1952), l'Allemagne (1955) et l'Espagne (1982).


Néanmoins, après la chute de l'Union soviétique et malgré les promesses faites par l'administration de George H.W. Bush et par d'autres gouvernements, des gouvernements américains successifs ont accepté l'expansion de l'OTAN, notamment en Europe de l'Est, de sorte qu'aujourd'hui, avec ses trente membres, l'OTAN a presque doublée sa taille du début.


À titre d'exemple, à partir de 1999, l'administration Clinton a accepté que la Pologne, la Hongrie et la République tchèque rejoignent l'OTAN. En 2002, George W. Bush a accepté que sept autres pays de l'Est (la Bulgarie, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie) rejoignent aussi l'OTAN. En 2009, ce fut au tour de l'Albanie et de la Croatie d'adhérer. Les dernières adhésions à l'OTAN ont été le Monténégro, en 2017, et la Macédoine du Nord, en 2020.


Les choses se sont fortement envenimées quand, en décembre 2014, le parlement ukrainien a voté la renonciation à son statut de pays non-aligné, une mesure alors sévèrement condamnée par la Russie. L'Ukraine a exprimé, à plusieurs reprises, son souhait de rejoindre l'alliance militaire. Plus récemment, en 2021, l'Ukraine — une ancienne république soviétique devenue indépendante en 1991 — est devenue officiellement candidate à l'adhésion à l'OTAN. Le reste appartient à l'histoire.


• Conclusion


En ces temps troublés, et pour éviter que le monde ne tombe dans l'abîme, une autorité morale extérieure devrait s'interposer. Peut-être devrait-on inviter, soit le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, ou le Pape François, à servir de conciliateur, afin d'arrêter la guerre en cours entre la Russie et l'Ukraine, avant que tout ne dégénère en une guerre mondiale.


Par après, le monde ferait mieux de retrouver l'esprit de 1945 et de s'atteler à la tâche de réformer ses  institutions internationales pour qu'elles soient réellement capables d'empêcher des guerres destructrices, non pas en théorie mais en pratique.


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Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d'économie à l'Université de Montréal et lauréat du Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018 "La régression tranquille du Québec, 1980-2018", (Fides). Il est titulaire d'un doctorat en finance internationale de l'Université Stanford.



On peut le contacter à l'adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com

Il est l'auteur du livre de géopolitique  "Le nouvel empire américain" et du livre de moralité "Le Code pour une éthique globale", de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé "La régression tranquille du Québec, 1980-2018".

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Mis en ligne, le mercredi, 2 mars 2022

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