Jeudi, le 12 février 2026
Des changements à venir dans le système monétaire international et une dédollarisation, dans un contexte de hauts niveaux d'endettement (dettes publiques et privées)
Par professeur Rodrigue Tremblay, professeur émérite de l'Université de Montréal
« Lorsque chaque pays mit l'accent sur la protection de ses propres intérêts particuliers, l'intérêt public mondial s'est effondré, et avec lui les intérêts particuliers de tous. » Charles Kindleberger (1910-2003), historien économique américain, (dans son livre 'La dépression économique mondiale, 1929-1939', 1973.
« Nous faisons présentement face à une rupture, pas à une transition... Plus récemment, les grandes puissances ont commencé à utiliser l'intégration économique comme une arme. Les tarifs comme levier. L'infrastructure financière comme coercition. Les chaînes d'approvisionnement comme des vulnérabilités à exploiter. Vous ne pouvez pas vivre dans le mensonge du bénéfice mutuel grâce à l'intégration lorsque l'intégration devient la source de votre subordination... Si nous ne sommes pas à la table, nous sommes au menu. » Mark Carney (1965- ), économiste et Premier ministre du Canada, à Davos, en Suisse, le 20 janvier 2026.
« Pendant la Grande Dépression, au cours de laquelle j'ai grandi et dont je me souviens encore très clairement, le taux de chômage dépassait 25%, et dans ma région, il atteignait même plus de 35%. Un homme pouvait travailler 16 heures par jour pour seulement un dollar. Je me souviens de centaines de personnes qui passaient devant chez nous, venues du nord pour trouver un peu de chaleur. Ils venaient mendier à notre porte, même s'ils avaient fait des études supérieures. Les gens n'avaient pas d'argent. » Jimmy Carter (1924-2024), 39e président américain, (lors d'une entrevue dans le journal St. Louis Post-Dispatch, le 4 février, 2009.
Un an avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1944, les représentants d'une quarantaine de pays se sont réunis dans une ville américaine du New Hampshire et coopérèrent à la mise en place d'un nouveau système monétaire international fondé sur le dollar américain, convertible en un poids fixe d'or. (Note: les États-Unis possédaient alors 70% des réserves mondiales d'or.)
Ce système a perduré pendant 27 ans, pendant presque trois décennies de forte croissance économique mondiale, soit jusqu'en 1971, date à laquelle l'administration républicaine de Richard Nixon rompit unilatéralement le lien entre l'or et le dollar, faisant de ce dernier une monnaie fiduciaire, c'est-à-dire une monnaie entièrement basée sur la confiance accordée aux autorités monétaires américaines pour maintenir sa valeur relative.
Cinquante-cinq ans plus tard, en 2026, le monde est à nouveau confronté à la nécessité d'adapter le système monétaire international à de nouvelles réalités, mais sans la moindre coopération internationale. Au contraire, la présente administration Trump 2.0 n'a aucun scrupule à insulter, à provoquer et parfois même à menacer des pays alliés qui sont créanciers publics et privés du gouvernement fédéral américain. Attaquer ses prêteurs n'est pas généralement la chose la plus intelligente à faire !
I- Qu'est-ce que le système monétaire de Bretton Woods
Depuis la conférence de Bretton Woods de juillet 1944, 44 pays s'étaient accordés sur le principe que le dollar américain serait la principale monnaie internationale dans le système monétaire international d'après-guerre. Il devait cependant être adossé à l'or au taux d'un dollar pour 1/35 d'once d'or (une once d'or valant 35 dollars).
Les autres monnaies nationales devaient avoir un taux de change fixe par rapport au dollar étasunien, modifié uniquement en cas de déficits ou de surplus structurels dans leur balance des paiements, sous la surveillance du Fonds monétaire international (FMI), nouvellement créé. Par ailleurs, les banques centrales devaient acheter et détenir principalement des bons du Trésor américain dans leurs réserves officielles afin d'avoir les liquidités nécessaires pour stabiliser leurs monnaies.
II- Les raisons pour lesquelles un système monétaire international ancré sur un dollar fiduciaire a procuré aux États-Unis des avantages économiques exorbitants
Depuis de nombreuses années, le système monétaire international basé sur le dollar fiduciaire a procuré des privilèges exorbitants aux États-Unis.
En effet, dans un tel système, les États-Unis ne pouvaient pas faire face à un problème de balance des paiements puisqu'ils payaient leurs importations avec leur propre monnaie, qu'ils pouvaient imprimer à volonté.
Ce système a permis également au gouvernement américain de financer une partie de ses importants déficits budgétaires et de son énorme dette publique en vendant des bons et des obligations du Trésor libellés en dollars américains à des banques centrales étrangères, qui les détenaient comme réserves officielles, et à d'autres investisseurs étrangers.
Ces entrées nettes de capitaux créèrent une demande structurelle qui renforça le dollar américain sur les marchés des changes et apportèrent un soutien à la Réserve fédérale dans sa lutte contre l'inflation intérieure.
D'un point de vue géopolitique, un tel accès facile à l'épargne étrangère et aux dépenses en dollars a permis au gouvernement étasunien de déployer sa puissance militaire à l'échelle mondiale et de financer la construction de quelques 750 bases militaires dans le monde, avec la contribution des pays hôtes,
En contrepartie, l'utilisation d'une monnaie nationale au niveau international présente certains inconvénients pour un pays émetteur. Premièrement, la banque centrale américaine doit tenir compte du rôle international du dollar lors de l'élaboration de sa politique monétaire.
Deuxièmement, les entrées nettes de capitaux aux États-Unis ont maintenu le dollar surévalué et favorisé la consommation intérieure et les déficits commerciaux.
Troisièmement, du point du vue américain, les grandes entreprises américaines ont pu facilement tirer profit de leurs avancées technologiques, et financer des investissements productifs à l'étranger tout en rapatriant leurs profits internationaux au bénéfice des investisseurs américains.
Les critiques se sont cependant intensifiées à l'endroit d'un système monétaire international dominé par le dollar américain, lorsque le gouvernement étasunien se mit à instrumentaliser le système en imposant des sanctions financières, économiques et politiques aux pays qui refusaient de se plier à sa politique étrangère.
Par conséquent, il est prévisible dans les années à venir—et d'autant plus que l'administration Trump actuelle se montre de plus en plus hostile aux intérêts économiques des autres nations—que le monde s'éloigne progressivement d'un système monétaire international basé sur un dollar américain fiduciaire. Cela est d'autant plus probable que le président étasunien D. Trump souhaite ouvertement avoir un dollar déprécié, allant même jusqu'à déclarer qu'un dollar en baisse serait « merveilleux » !
Cependant, la conjugaison d'importants déficits budgétaires annuels et des pressions politiques pour contraindre la banque centrale à imprimer davantage de monnaie afin d'abaisser les taux d'intérêt nominaux à court terme pourrait générer une inflation galopante et une lente croissance économique, et ainsi plonger l'économie dans une longue période de stagflation.
III- Plusieurs banques centrales abaissent la proportion de leurs bons et obligations du Trésor américain dans leurs réserves officielles par rapport à l'or.
En 2025, les banques centrales du monde entier ont franchi un cap important. Pour la première fois en trente ans, en effet, leurs réserves d'or cumulées dans leurs réserves internationales ont dépassé leurs avoirs totaux en bons et obligations du Trésor américain. Ceci s'explique par le fait que le dollar américain est devenu, à travers les ans, une monnaie fiduciaire fortement endettée et soumise à une inflation persistante. Les réserves d'or, quant à elles, constituent une protection contre l'inflation et contre une dépréciation monétaire.
Le fait qu'environ un cinquième de l'or jamais extrait, soit près de 36 200 tonnes, est désormais détenu par les banques centrales est un signe que le monde évolue graduellement vers un système monétaire international davantage basé sur l'or. Ce chiffre n'était que d'environ 15 pourcent en fin 2023.
Les banques centrales se sont détournées des réserves en dollars américains sous la première administration Trump (2017-2021), mais cette diversification s'est accélérée depuis début 2025, sous la seconde administration Trump.
IV- Aux États-Unis et dans d'autres pays, des politiques budgétaires et monétaires délabrées pourraient déclencher une crise financière et un important ralentissement économique
Après la Grande Récession de 2008-2009 et la récession liée à la Covid-19, en 2020-2021, les taux d'intérêt nominaux ont été fortement abaissés, parfois en dessous du taux d'inflation, créant une période de taux d'intérêt réels négatifs. Un tel phénomène a incité les emprunteurs à s'endetter massivement. Les gouvernements, les entreprises et les ménages ont ainsi accumulé de fortes dettes, sans que la croissance économique réelle ni les revenus réels ne suivent.
L'expérience américaine s'est reproduite dans d'autres économies, en Europe et au Canada.
En effet, aux États-Unis, la politique budgétaire du gouvernement Trump est présentement en pleine déroute, avec un déficit fédéral annuel américain de près de 2000 milliards de dollars et un dette publique fédérale approchant les 39 000 milliards de dollars (ou 126% du PIB, en 2026), selon l'horloge d'endettement. Si l'on ajoute les 1000 millards de dollars de dettes publiques des états américains, la dette publique totale des États-Unis atteindra vraisemblablement 40 000 milliards de dollars, soit 129% du PIB, au cours de l'année 2026.
Au lieu de prendre des mesures concrètes afin de corriger une situation budgétaire insoutenable, le gouvernement Trump augmente plutôt les dépenses militaires, tout en voulant placer la Banque de la Réserve fédérale sous son contrôle direct, et tout en exerçant des pressions sur cette dernière pour qu'elle abaisse artificiellement les taux d'intérêt à court terme.
En bout de ligne, cela mine la confiance internationale dans le gouvernement étasunien et incite les autres pays à vendre une partie ou la totalité de leurs obligations et autres actifs libellés en dollars et à réduire leur dépendance vis-à-vis le système monétaire international et le dollar fiduciaire.
Cela contribue aussi à hausser les taux d'intérêt à moyen et à long terme aux É.-U., et à nuire à l'économie réelle, à l'emploi et aux bilans des banques, lesquelles sont confrontées à des défauts croissants de paiement et à des créances irrécouvrables. Tous les éléments pourraient donc se conjuguer pour causer une correction majeure des marchés financiers au cours des mois ou des années à venir, pas seulement aux É.-U. mais dans plusieurs autres économies.
V- Au plan international, les guerres économiques et commerciales du président étasunien présentement en poste sont une source d'instabilité et de ralentissement économique
Depuis le tout début de 2025, la seconde administration du président D. Trump a choisi de provoquer, d'une manière irresponsable, des conflits économiques et des 'guerres commerciales stupides', (voir The Wall Street Journal, 31 jan. 2025) avec les autres pays, y compris contre des pays alliés de longue date. C'est là une approche fort déplorable et très contre-productive.
En une seule année au pouvoir à Washington D.C., le magnat de l'immobilier devenu politicien Donald Trump a réussi à attaquer et à insulter la presque totalité des pays souverains de la Planète.
Il a commencé par antagoniser les pays voisins en Amérique du nord (Canada et Mexique). Il a fait en sorte, ensuite, d'indisposer les pays asiatiques, à commencer par la Chine. Son imagination débordante l'a amené à ressusciter la vieille doctrine Monroe de 1823 afin de se mettre toute l'Amérique du sud à dos, en volant leurs ressources naturelles.
Par après, pour ne pas être en reste, il a bombardé des pays en Afrique et au Moyen-Orient (la Somalie, le Nigéria, l'Iran, etc). Et la cerise sur le gâteau a été quand son document de politique étrangère a identifié les pays alliés de l'Europe dans l'OTAN comme étant des adversaires et menacé de s'emparer du Groenland sous la gouverne du Danemark par la force !
Encore quelques mois du régime Trump 2.0, et les États-Unis n'auront plus qu'un seul pays allié avec eux, Israël, et seront dans une plus ou moins sérieuse coupure avec les 191 autres pays.
Conclusions
On ne connaît pas combien il faudra d'années pour que le monde adopte un nouvel ordre mondial, fondé sur l'implantation d'un nouveau système monétaire international. La raison étant que cette fois-ci, tout se fait dans un contexte conflictuel et dans le désordre, plutôt qu'avec des études, des analyses et une coopération multilatérale.
Le régime politique étasunien de D. Trump semble s'être fixé comme objectif de ruiner la réputation des États-Unis dans le monde et d'accélérer le déclin de l'empire américain.
Toutefois, aux États-Unis, des efforts juridiques, constitutionnels et politiques, visant à forcer la démission ou la destitution du président actuel, pourraient radicalement changer la trajectoire suivie par l'administration Trump 2.0 depuis janvier 2025.
Cependant, le mal est fait et la confiance dans le gouvernement américain est rompue. Cela signifie que, dans les années à venir, il existera au moins quatre façons de compenser les paiements internationaux : par le biais de l'ancien système basé sur le dollar toujours en place, avec de nouveaux mécanismes utilisant l'euro ou le yuan, et de plus en plus en recourant à la nouvelle monnaie internationale des BRICS, laquelle repose à hauteur de 40% sur l'or et à 60% sur un panier de devises nationales.
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On peut contacter le Professeur Rodrigue Tremblay à l'adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com
Il est l'auteur du livre de géopolitique Le nouvel empire américain et du livre de moralité Le Code pour une éthique globale, de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé La régression tranquille du Québec, 1980-2018.
Site internet de l'auteur : http://rodriguetremblay.blogspot.com
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Mis en ligne mardi, le 12 février 2026.
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