Le système de gouvernement américain

Vendredi, le 2 mars 2018
À toutes fins utiles, le système de gouvernement américain est en panne. Comment et pourquoi ?
Auteur du livre « Le nouvel empire américain » et du livre « Le Code pour une éthique globale ».


« Des évènements malheureux à l’étranger nous enseignent de nouveau deux simples vérités sur la liberté d’une peuple démocratique. La première vérité c’est que la liberté d’une démocratie n’est pas en sécurité si le peuple tolère le développement d’un pouvoir privé au point qu’il devienne plus fort que l’État lui-même. Ceci, par essence, est le fascisme – c’est-à-dire la prise de propriété du gouvernement par un individu, un groupe, ou par tout autre pouvoir privé de contrôle. » Franklin D. Roosevelt (1882-1945) 32e président étasunien (1933-1945), (dans ‘Message au Congrès pour enrayer les monopoles’, le 29 avril, 1938)

« Lorsque la spoliation est devenue le moyen d’existence d’une agglomération d’hommes unis entre eux par le lien social, ils se font bientôt une loi qui la sanctionne, une morale qui la glorifie. » Frédéric Bastiat (1801-1850), économiste français, homme d’état et auteur.

« Le pouvoir tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument. Les grands hommes sont presque toujours mauvais, même lorsqu’ils exercent leur influence et non leur autorité; c’est encore plus vrai quand vous ajoutez la forte tendance ou la certitude de la corruption par l’autorité. » Lord Acton (John E. Dalberg) (1834-1902), historien anglais, homme politique et écrivain.

« La vérité c’est qu’il y a très peu de membres [du Congrès américain] que je pourrais même nommer ou à qui je pourrais penser qui n’ont pas participé, d’une façon ou d’une autre, à ce système [de corruption à Washington D.C.]. » Jack Abramoff, lobbyiste professionnel, (propos tenus lors de l’émission de CBS ‘60 Minutes’, dimanche, le 6 nov. 2011).

« Présentement, [les États-Unis] sont devenus une oligarchie qui repose sur une corruption politique illimitée, laquelle domine le processus de nomination du président, de même que celui de son élection. Et cela vaut aussi pour les gouverneurs des états et pour les sénateurs américains et pour les membres de la Chambre des Représentants... Par conséquent, il faut se rendre à l’évidence que les donateurs de fonds électoraux imposent une subversion complète de notre système politique... Les politiciens tant démocrates que républicains considèrent que ce flot d’argent illimité est un grand avantage pour eux-mêmes. » Jimmy Carter (1924- ), 39e président étasunien (1977-1981), (propos tenus lors d’une entrevue radiophonique, le mardi 28 juillet, 2015)

Le 17 janvier 1961, le Président Dwight D. Eisenhower (1890-1969), 34e président étasunien (1953-1961), un général cinq étoiles, prononça un discours de fin de mandat, lequel a retenti au cours des ans.

À cette occasion, il a non seulement averti ses concitoyens du menace d’un « complexe militaro-industriel », qui pourrait “mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques”, mais il a aussi formulé un souhait, à savoir que “nous voulons que la démocratie survive pour les générations à venir.”

Plusieurs ont remarqué, cependant, que depuis les années 1980, quelque chose d’important s’est produit aux États-Unis : c’est tout le système politique étasunien qui est tombé aux mains d’une oligarchie financière sans scrupules, avec le résultat que la majorité des Américains ne peuvent recevoir de leur gouvernement les services essentiels auxquels ils ont droit.

Cela s’explique par le fonctionnement d’un cycle politique de corruption, à travers duquel les super riches sont en mesure de corrompre à leur guise le système politique et les institutions politiques.

Avant les années 1980, le système américain de gouvernement fonctionnait raisonnablement bien selon les principes dictés par la constitution américaine et en conformité avec le principe démocratique éloquemment exprimé par le président Abraham Lincoln (1809-1865), quand ce dernier déclara que le gouvernement américain était « un gouvernement du peuple, par le peuple, et pour le peuple », soumis aux votes des citoyens qui élisent les dirigeants et qui appuient les politiques qui favorisent le bien commun.

La constitution américaine est l’une des plus vieilles

La démocratie américaine est l’une des plus vieilles. En effet, la Constitution des États-Unis est la plus ancienne constitution écrite présentement en vigueur dans le monde. Elle fut approuvée le 17 septembre 1787, après trois mois de débat, à Philadelphie, en Pennsylvanie, et elle est entré en vigueur le 4 mars 1789.

C’est une constitution de type fédéral, laquelle a conduit à la mise en place d’un gouvernement fédéral fort, mais selon le principe de la séparation des pouvoirs. Au niveau fédéral, son but recherché était d’établir un système complexe d’équilibre entre une branche exécutive dirigée par un président, une branche législative dotée de deux chambres élues, lesquelles constituent le Congrès américain, et une branche judiciaire composée d’une Cour suprême des États-Unis et d’autres tribunaux subalternes. L’objectif visé était de pouvoir empêcher l’émergence d’une tyrannie. Les états américains déléguèrent un certain nombre de pouvoirs au gouvernement central, mais les pouvoirs résiduels demeurent toujours la prérogative des états.

De plus, il s’agit d’une constitution qui garantit les droits politiques fondamentaux, tels que la liberté d’expression, la liberté de religion et la liberté de la presse, ainsi proclamés dans vingt-sept amendements. Les dix premiers amendements sont connus sous le vocable de Déclaration des droits et ils ont été ratifiés et adoptés en 1791, tandis que les dix-sept autres amendements ont été adoptés au fil du temps, entre 1795 et 1992.

Fondamentalement, la constitution américaine fut un compromis entre les idées politiques d’Alexander Hamilton (New York) et celles de Thomas Jefferson (Virginie). Les fédéralistes, dirigés par Hamilton, favorisaient un fédéralisme centralisé et ils étaient soutenus par les commerçants et le monde industriel. Les anti-fédéralistes, sous la gouverne de Jefferson, souscrivaient au principe d’un fédéralisme décentralisé et ils défendaient les prérogatives des états. Ils étaient appuyés en cela par le monde rural. Au fil des ans, les transformations économiques et technologiques, et diverses décisions judiciaires en faveur du gouvernement central, ont fait en sorte de faire pencher la balance en faveur des idées d’Alexander Hamilton, ce qui a donné un gouvernement américain central fort, presque aristocratique, et centralisé.

Les réformes électorales promulguées par le président républicain Teddy Roosevelt

Cependant, depuis les années 1980, il y a eu un changement fondamental dans le fonctionnement des institutions politiques américaines. Et ce n’est pas seulement une question de changement dans la façon de délivrer les services publics, comme certains l’ont souligné. C’est un changement profond dans le fonctionnement même du système politique étatsunien, et surtout dans la manière que les citoyens ordinaires choisissent leurs représentants élus et dans la façon dont ils leur transmettent leurs demandes, leurs souhaits et leurs besoins. C’est cette influence démocratique qui s’est grandement atténuée au fil des ans.

En effet, pendant la plus grande partie du vingtième siècle, au cours duquel le niveau de vie des Américains s’est considérablement accru, il existait aux États-Unis un système de lois et de pratiques qui sauvegardait le caractère sacré du système électoral, en tant qu’expression suprême des choix des citoyens. Les personnes morales ou légales, telles que les grandes entreprises, les méga banques ou d’autres organisations ne pouvaient utiliser leur richesse pour subjuguer la voix des électeurs et venir ainsi dévaloriser le principe démocratique.

En 1905, par exemple, le président Teddy Roosevelt (1858-1919), un républicain, énonça dans son discours annuel au Congrès, les grandes lignes du principe démocratique selon lequel « toutes les contributions monétaires des grandes entreprises à un parti politique ou à toute autre fin électorale doivent être interdites par la loi. » En 1906, Roosevelt fut encore plus explicite, en déclarant : « je recommande à nouveau une loi interdisant à toutes les grandes sociétés commerciales ou industrielles de contribuer directement aux dépenses électorales de n’importe quel parti politique... Il faut laisser les individus faire les contributions qu’ils veulent ; mais interdisons d’une façon efficace à toutes les entreprises de contribuer, directement ou indirectement, à des fins politiques. » Le 26 janvier 1907, le président Roosevelt signa une loi historique, la Loi Tillman, qui fut la première législation aux États-Unis qui interdisait les contributions monétaires des grandes sociétés et des grandes banques aux campagnes électorales nationales.

Comment la Cour suprême des États-Unis a modifié le système électoral américain

Cependant, le 21 janvier 2010, la Cour suprême des États-Unis a choisi d’annuler la plupart des lois qui limitaient le rôle de l’argent des grandes sociétés dans les élections américaines depuis plus d’un siècle. En effet, le principe plus que centenaire mis de l’avant par le président Theodore Roosevelt, lequel avait prévalu jusqu’alors, et selon lequel « aucune société commerciale ou industrielle ne doit être considérée comme ayant les mêmes droits que ceux d’un citoyen ordinaire et être autorisée à lever des fonds illimités pour le financement des activités politiques, tant au niveau fédéral qu’à celui des états et des municipalités » fut aboli et jeté aux orties.

En effet, avec leur jugement dans l’affaire ‘Citizens United’, le juge en chef John Roberts et quatre autres juges ont créé une véritable révolution dans le système électoral américain. Ils ont mis de côté les précédents historiques et le principe de la retenue judiciaire, et ils ont donné une interprétation radicalement favorable aux grandes entreprises au Premier Amendement de la constitution américaine, concernant la liberté d’expression. Ils ont déclaré que les « grandes sociétés commerciales et industrielles » et autres organisations légales sont en fait des « personnes », qui ont les mêmes droits que les citoyens ordinaires et qui donc peuvent participer financièrement, sans limites, aux campagnes électorales.

En conséquence, depuis la décision de 2010 de la Cour suprême américaine, le préambule de la Constitution des États-Unis, lequel dit « Nous le peuple des États-Unis, en vue de former une union plus parfaite... » devrait peut-être être changé et dire « Nous les grandes sociétés commerciales et industrielles d’Amérique... etc. », afin de refléter pleinement la nouvelle philosophie politique de la majorité conservatrice de cinq membres de la Court Roberts. En effet, le type de gouvernement que la majorité de la Cour Roberts veut permettre par sa décision du 21 janvier 2010 est essentiellement « un gouvernement des grandes sociétés, par les grandes sociétés et pour les grandes sociétés ».

De nos jours, le gouvernement américain est plus centralisé et plus corrompu que jamais

En effet, au cours du dernier quart de siècle, il s’est produit un coup d’état tranquille aux États-Unis, quand des intérêts financiers d’extrême droite ont pris le contrôle du système politique américain. Cela n’inclut pas seulement le Congrès américain; cela englobe également la Maison blanche et la Cour suprême des États-Unis. Les oligarques milliardaires sont présentement aux commandes aux États-Unis et ils font à peu près ce qu’ils veulent avec le gouvernement, indépendamment de ce que les gens ordinaires pensent ou veulent. C’est un retour à la situation qui prévalait pendant la dernière partie du 19e siècle quand ce qu’on appelait alors les ‘Robber Barons’ pouvaient acheter les politiciens, gonfler la dette publique et piller les deniers publics à volonté, tout en manipulant sans scrupules les marchés et en abusant des consommateurs.

Aujourd’hui, les gens ordinaires veulent la paix, mais les oligarques, et cela inclut Donald Trump, veulent la guerre, une guerre perpétuelle. Dans un tel contexte belliqueux, ils veulent être en mesure de se remplir les poches avec une industrie de la guerre qui étend ses tentacules partout dans le monde.
Les gens ordinaires veulent des services sociaux et veulent réduire la pauvreté, mais les oligarques veulent réduire l’influence du gouvernement, réduire les impôts et garder les politiciens corrompus sous leur férule.

Les gens ordinaires veulent que leurs enfants soient protégés et soient en sécurité, et ne soient point la cible d’armes à feu lorsqu’ils vont à l’école; mais les oligarques, les fabricants et les organisations extrémistes veulent être en mesure de mousser la vente des armes d’assaut de type militaires à tous ceux qui ont les moyens de se les procurer. La plupart des politiciens américains, en effet, font preuve de lâcheté quand vient le temps de suivre l’exemple de nombreux pays en proscrivant les armes d’assaut de type militaire.

Les gens ordinaires veulent vivre dans un environnement propre, mais les oligarques veulent être libres de polluer et de poursuivre leurs propres intérêts privés aux dépens de l’intérêt général.

La plupart des gens ordinaires défendent la primauté du droit et la démocratie, mais les oligarques préfèrent un système plus proche de la ploutocratie, dans lequel leur argent a une grande influence politique. L’influence potentiellement très corruptrice de l’argent est devenue de plus en plus une réalité qui s’impose dans la politique américaine, et cela été ouvertement causé par des jugements de la Cour suprême dirigée par le juge Roberts, notamment, comme nous l’avons vu, en statuant en faveur des super riches et des grands groupes d’intérêts privés, contre l’intérêt général.

Il n’est donc guère surprenant que les Américains aient de moins en moins confiance dans leur gouvernement. On observe, en effet, un déclin continuel de cette confiance depuis un demi-siècle. Selon le Pew Research Center d’affaires publiques, alors qu’en 1958, 73 % des Américains disaient faire confiance au gouvernement de Washington D.C., ce pourcentage était tombé à seulement 18 %, en 2017. Cela représente une énorme érosion de la confiance du public étasunien dans le gouvernement, en un peu moins de soixante ans. Cela pourrait être qualifié d’un changement générationnel de grande ampleur et d’un ras-le-bol généralisé.

Quelles sont les conséquences d’un tel déplacement vers moins de démocratie ?

• Les Américains sont les moins susceptibles d’exercer leur droit de vote : lors des élections de 2016, seulement 55,7 % des citoyens éligibles ont voté, contre une moyenne de 75 % dans les autres pays de l’OCDE.

• Aux États-Unis, la politique est présentement un jeu d’homme riche : dans la pratique et dans la plupart des cas, aucun citoyen américain non riche ne peut espérer être élu dans le système politique américain actuel, à moins qu’il n’accepte de devenir une prostituée politique des grands intérêts financiers et des lobbies. De plus, les citoyens ordinaires ne peuvent espérer redresser la situation, par eux-mêmes.

• Peut-être encore plus significatif, il est devenu de plus en plus difficile de faire adopter des lois par le gouvernement pour améliorer le bien commun et promouvoir le bien-être général des citoyens ordinaires. Les lobbies riches, les grandes entreprises et les méga banques, soutenus par des médias très concentrés et partisans, tiennent le haut du pavé dans tout ce que fait le gouvernement. Ces puissants lobbies poussent les États-Unis à dépenser plus pour leur secteur militaire que la Chine, l’Arabie saoudite, la Russie, le Royaume-Uni, l’Inde, la France et le Japon réunis.

• Il n’est pas surprenant, par conséquent, que les disparités de revenu et de richesse aux États-Unis soient devenues indécentes et en croissance. Le Centre Stanford sur la pauvreté et l’inégalité a classé les États-Unis comme le pire sur ce point, parmi les 10 pays les plus riches. La moitié de la population américaine vit actuellement soit dans la pauvreté ou est classée comme étant de faible revenu, selon les données du recensement américain, tandis que la classe moyenne américaine est en perte de vitesse, selon des enquêtes menées par le Pew Research Center. Pour comparer les inégalités de revenu et de richesse qui prévalent présentement aux États-Unis, il faut remonter 100 ans en arrière, soit juste avant la Grande Dépression. Aujourd’hui, il y a moins de mobilité sociale aux États-Unis et le tissu social est de plus en plus désorganisé.

Il faut craindre une chute dans la cohésion sociale d’un pays quand les inégalités de revenu et de richesse deviennent trop importantes. Cela a été un problème endémique en Amérique du Sud pendant de nombreuses années. Aujourd’hui, c’est devenu un grand problème social et économique aux États-Unis.

• Les États-Unis a le taux d’incarcération le plus élevé au monde, devant le Cuba, El Salvador, le Turkménistan, la Fédération de Russie et la Thaïlande. Son taux est près de 5 fois supérieur à la moyenne de l’OCDE.

• Un autre signe inquiétant : l’espérance de vie à la naissance a chuté aux États-Unis pour la deuxième année consécutive en 2016, du fait de la hausse vertigineuse de 21 % du taux de mortalité due aux surdoses de drogues, selon les Centres de contrôle des maladies et de la prévention. C’est la première fois, depuis 1962 et 1963, deux années où la grippe a causé un nombre élevé de décès, que les États-Unis connaissent deux années consécutives de baisse de l’espérance de vie.

Conclusion

Depuis les années 1980, un cercle vicieux de corruption politique s’est établi à demeure aux États-Unis, et, en se renforçant, il a produit des effets sociaux négatifs. C’est un cycle de corruption qui a permis à l’establishment financier de resserrer son emprise sur les grandes institutions américaines de la présidence, du Congrès américain et de la Cour suprême des États-Unis. Un tel cycle de corruption politique tend à se renforcer de lui-même et, au fur et à mesure qu’il devient de plus en plus général et enraciné, il devient aussi très difficile de le briser et d’inverser la tendance.


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Rodrigue Tremblay est professeur émérite d’économie à l’Université de Montréal et un ancien ministre dans le gouvernement québécois.

On peut le contacter à l’adresse suivante : rodrigue_tremblay@yahoo.com.




Il est l’auteur du nouveau livre « La régression tranquille du Québec (1980-2018 »
et des livres « Le nouvel empire américain » et « Le Code pour une éthique globale».

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Mis en ligne, le vendredi 2 mars 2018.
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© 2018 by Prof. Rodrigue Tremblay

Éléments de politique


Vendredi, le 19 janvier 2018

Éléments de politique : L'influence de l'argent dans les affaires étrangères américaines. Le cas de l'Iraq, de la Libye, de la Syrie et de l'Iran

Auteur du nouveau livre « La régression tranquille du Québec (1980-2018) »
et des livres « Le nouvel empire américain » et « Le Code pour une éthique globale ».


« Je suis guidé par une mission divine. Dieu m’a dit : "George, va combattre ces terroristes en Afghanistan". Et je l’ai fait. — Et ensuite Dieu m’a dit 'George, va et mets fin à la tyrannie en Irak'. Et je l’ai fait. »
George W. Bush (1946-), président républicain américain, propos tenus lors d’une rencontre avec une délégation palestinienne en juillet 2003, lors du sommet israélo-palestinien à la station balnéaire égyptienne de Charm el-Cheikh.

« Ils [le président George W. Bush et le vice-président Dick Cheney] ont menti … Ils ont dit qu’il y avait des armes de destruction massive [en Irak]. Il n’y en avait pas. Et ils savaient qu’il n’y en avait pas. Il n’y avait pas d’armes de destruction massive.
— Nous [les États-Unis d’Amérique] avons dépensé $ 2000 milliards de dollars, perdu des milliers de vies. … De toute évidence, ce fut une erreur … George W. Bush a fait une erreur. Nous pouvons faire des erreurs. Mais celle-là fut toute une beauté. Nous n’aurions jamais du aller en Irak. Nous avons déstabilisé le Moyen-Orient. »
Donald Trump (1946- ), président républicain américain, propos tenus au cours d’un débat présidentiel du parti républicain sur la chaîne CBS, le samedi 13 février, 2016.

« Je connais bien les États-Unis d’Amérique, l’Amérique est une chose que vous pouvez déplacer très facilement, et la déplacer dans la bonne direction. Ils ne nous gêneront pas. »
Benyamin Nétanyahou (1949-), actuel Premier ministre israélien, propos tenus sur vidéo, en 2001, en s’adressant à des colons israéliens.

[Dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, on m’a montré] « un document qui décrivait comment nous [États-Unis] projetions d’envahir sept pays en cinq ans, en commençant par l’Irak, puis la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et, pour finir, l’Iran. »
Le général étasunien Wesley Clark (1944-), lors d’une entrevue vidéo le mardi 2 mars 2007, avec la journaliste Amy Goodman.

Tout comme le président républicain George W. Bush inventa le prétexte des « armes de destruction massive », en 2003, pour tromper les Américains et le reste du monde pour justifier une invasion militaire de l’Irak, Donald Trump, aujourd’hui, semble vouloir suivre ses traces. En effet, Trump semble être à la recherche d’un prétexte pour justifier une autre confrontation militaire au Moyen-Orient, cette fois-ci contre l’Iran. George W. Bush avait même dit à l’époque que c’était sa religion qui l’avait poussé à intervenir militairement en Irak quand il avait affirmé, dans une envolée toute empreinte d’illusion hallucinante, à l’été 2003, que « [Dieu] m’a dit de mettre fin à la tyrannie en Irak. »

Aujourd’hui, un autre président républicain américain, Donald Trump, semble se croire lui aussi en mission, soit celle d’attaquer un autre pays, en violation du droit international. Cette fois-ci, la cible de ses méchantes insultes quotidiennes est l’Iran, un pays dirigé par des théocrates, aux prises avec de sérieux problèmes intérieurs, tant économiques que politiques. Ce n’est pas d’hier que Donald Trump fait des déclarations incendiaires concernant les affaires intérieures de ce pays, dans l’espoir de provoquer une réponse et de justifier ainsi une agression militaire.

Donald Trump : « Nous n’aurions jamais dû être en Irak ».

Ce qui se passe présentement est d’autant plus étonnant et irréel que lors de la dernière campagne présidentielle américaine, le candidat Donald Trump a ouvertement accusé George W. Bush d’avoir menti pour envahir l’Irak, ajoutant lors d’un débat présidentiel sur la chaine CBS, le samedi 13 février, 2016, « Nous n’aurions jamais dû être en Irak, nous avons déstabilisé le Moyen-Orient ». Donald Trump souffre-t-il d’amnésie ou est-il simplement incohérent dans ses pensées ?

En réalité, malgré la propagande néoconservatrice contraire, en envahissant l’Irak, le gouvernement étasunien de George W. Bush et de Dick Cheney a profondément déstabilisé le Moyen-Orient, et ces deux politiciens ont causé la mort de centaines de milliers de personnes, hommes, femmes et enfants, et ils ont créé des millions de réfugiés, dont beaucoup d’entre eux se sont dirigés vers l’Europe. Mais peut-être encore plus dérangeant, d’un point de vue américain ou israélien, l’invasion militaire américaine de 2003 en Irak a considérablement augmenté l’influence géopolitique de l’Iran chiite dans la région, après la chute du gouvernement sunnite de Saddam Hussein (1937-2006) et l’intronisation d’un gouvernement chiite à sa place.

C'est là une constatation que j’ai faite dans mon livre sur la guerre en Irak, Le Nouvel empire américain. J’y déplorais non seulement l’illégalité d’une telle invasion militaire d’un pays souverain, en violation flagrante de la Charte des Nations Unies, mais aussi la sagesse d’une telle décision, puisque l’Iran allait sans doute profiter énormément de l’arrivée d’un gouvernement chiite à Bagdad... et c’est ce qui arriva.

Ce qui surprend, c’est que les deux présidents républicains étasuniens, George W. Bush et Donald Trump, ont reçu le même soutien financier et politique enthousiaste des mêmes ultra riches donateurs sionistes américains et celui des chrétiens évangéliques américains, bien que le soutien accordé à Bush fut plus important que celui dévolu à Trump aujourd’hui, parce que la toile de fond en 2002-2003 était celle des attentats du 11 septembre 2001. Aujourd’hui, en effet, Donald Trump est non seulement un président anormal; il est aussi un président minoritaire qui n’est guère soutenu par plus d’un tiers des Américains.

L’influence de l’argent est de plus en plus roi dans la politique étrangère des États-Unis, notamment en ce qui concerne le Moyen-Orient

De nos jours, l’argent parle fort dans la politique américaine, et le gros argent parle encore plus fort. Cela est en partie du à une décision controversée d’une Cour Suprême américaine partisane, rendue à 5 contre 4 en janvier 2010, dans laquelle elle faisait connaître son idéologie anti-démocratique, à savoir que « l’argent est une forme d’expression » dont il ne faut pas limiter indument l’influence lors d’une élection.

On a eu une idée de l’influence des contributions électorales de certains ultra riches donateurs (nommés « mégadonateurs »), lors de la course présidentielle du parti Républicain, en 2016. En effet, plus d’une douzaine de candidats à l’investiture de ce parti à la présidence américaine, Donald Trump en tête, ont promis à l’unisson de déplacer l’ambassade américaine en Israël, de Tel-Aviv à Jérusalem, en plus de promettre, s’ils étaient élus, de téléphoner au Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou lors de leur première journée passée à la Maison Blanche.

En date d’aujourd’hui, Donald Trump a déjà remboursé une partie de sa dette politique envers ses gros donateurs lorsqu’il a annoncé, en décembre dernier, sa volonté de déplacer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. Mais même avant son investiture le 20 janvier 2017, l’entourage de Trump est intervenu activement en faveur d’un gouvernement étranger, le gouvernement israélien, auprès des Nations Unies.

Une telle soumission des politiciens américains aux vœux des méga contributeurs politiques peut expliquer, en partie du moins, pourquoi les États-Unis ont l’un des taux de participation électorale les plus bas parmi les démocraties mondiales modernes. Lors de l’élection présidentielle américaine de novembre 2016, par exemple, un peu moins de 56 % des citoyens ayant le droit de vote s’en sont prévalu, soit un creux depuis 20 ans. Selon le Centre de recherche Pew, parmi les 35 pays hautement développés de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les États-Unis se classent au 28ème rang en ce qui concerne le taux de participation à de récentes élections nationales. Par exemple, les taux de participation électorale en Belgique (87 %), en Suède (83 %) ou au Danemark (80 %) ont été beaucoup plus élevés.

À cause justement de l’influence exagérée de l’argent dans la politique américaine et parce que les lobbies pro-israéliens font partie des donateurs politiques les plus importants, la politique américaine au Moyen-Orient est de plus en plus biaisée en faveur du gouvernement israélien et elle tend à refléter les désidératas des lobbies pro-israéliens. Il semble de facto exister une sorte d’axe américano-israélien au Moyen-Orient, auquel se joint de plus en plus l’Arabie saoudite.

En effet, il est impossible de comprendre ce qui se passe dans cette partie du monde depuis des décennies, avec son cortège de guerres, de destructions, de réfugiés et de morts, sans tenir compte de l’influence écrasante de cet axe qui dépasse les lignes partisanes à Washington. D.C. [Dans un discours pendant la primaire démocrate en Pennsylvanie, en avril 2008, alors qu’elle était candidate à la présidentielle, Hillary Clinton a déclaré: « Si je suis élue présidente, nous allons attaquer l’Iran ... Nous serons en mesure de les rayer complètement de la carte! »]

Une opération conjointe américano-israélienne contre l’Iran semble présentement en cours

Lorsque le gouvernement américain souhaite déstabiliser un gouvernement étranger et créer les conditions pour un changement de régime, il faut être à l’affût d’une opération sous fausse bannière (‘false flag’, en anglais), laquelle a de fortes chances d’être l’œuvre d’organisations de renseignement ou celle d’opérations spéciales étrangères. Il existe, en effet, des organisations plus ou moins secrètes, bien financées, et dont la mission première consiste à déstabiliser politiquement des pays jugés hostiles, en prétendant vouloir, non sans une certaine hypocrisie, défendre les droits humains.

Comme l’a révélé le général étasunien Wesley Clark (1944-) en 2007 (voir la citation ci-dessus), l’Iran est le dernier pays visé sur une longue liste de pays que le gouvernement américain a dans sa mire. Le fait que des médias superficiels n’osent pas informer leurs lecteurs ou leurs auditeurs de l’existence de tels programmes, pourtant bien connus, n’est rien de moins qu’un scandale journalistique.

Un tel programme de changement de régime cadre bien avec le « plan stratégique américano-israélien » contre l’Iran qui a récemment été dévoilé. C’est, en effet, une grande coïncidence que les troubles les plus importants observés en Iran depuis 2009 arrivent juste après la conclusion d’un tel accord entre les États-Unis et Israël (assistés de l’Arabie saoudite), pour déstabiliser l’Iran. En effet, dans leurs relations avec l’Iran, les États-Unis et Israël semblent agir comme une seule entité politique.

Cela pourrait aussi expliquer pourquoi le président Donald Trump, contre toute logique, insiste pour déclarer que le gouvernement iranien est en violation de l’Accord sur le nucléaire iranien, même si l’ONU et les cinq autres pays signataires (Chine, France, Russie, Royaume-Uni et Allemagne) sont tous d’accord pour dire que l’Iran respecte l’entente. Le 12 janvier dernier, Trump a renouvelé ses accusations contre l’Iran Deal, sans toutefois retirer son pays de l’accord, mais en ajoutant de nouvelles conditions et sanctions économiques contre l’Iran, un acte qui est, en soi, une violation de l’accord. Le seul gouvernement qui viole l’Iran Deal est le gouvernement de Donald Trump, pas le gouvernement iranien.

En ce qui concerne l’Iran, Donald Trump semble avoir fait sien le programme néoconservateur qui existe depuis longtemps à l’intérieur du gouvernement étasunien, pour soumettre ce dernier pays au même plan global de déstabilisation, lequel a été mis en œuvre avec succès contre l’Irak en 2003, contre la Libye en 2011 et contre la Syrie en 2013, sans oublier bien sûr le coup d’État fomenté en Ukraine en 2014.

Peu importe qui siège à la Maison Blanche ou quel parti politique contrôle le Congrès américain, à un moment donné, les mêmes forces politiques sont à l’œuvre, c’est toujours la même politique étrangère américaine inspirée des néocons qui domine au Moyen-Orient. Barack Obama était quelque peu hésitant à appliquer les mêmes politiques qu’un George W. Bush ou qu’un Donald Trump. Toutefois, les résultats sont toujours les mêmes : des gouvernements sont renversés et des gens sont tués.

Conclusion

En matière de politique étrangère comme dans d’autres domaines, le gouvernement de Donald Trump va de l’avant avec des politiques douteuses et improvisées sans prendre en considération toutes les conséquences. Les crises viendront plus tard.


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Rodrigue Tremblay est professeur émérite d’économie à l’Université de Montréal et un ancien ministre dans le gouvernement québécois.

On peut le contacter à l’adresse suivante : rodrigue_tremblay@yahoo.com.





Il est l’auteur du nouveau livre « La régression tranquille du Québec (1980-2018 »

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Mis en ligne, le vendredi 19 janvier 2018.
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