Mercredi, le 29 avril 2026
Réflections sur le livre politique 'Destination autonomie', du chef du Parti conservateur du Québec (PCQ), M. Éric Duhaime, avril 2026
Professeur Rodrigue Tremblay, professeur émérite de l'Université de Montréal
« Les professeurs enseignent le nationalisme dans les écoles. Ils disent à leurs élèves que le Québec est un État et c'est faux. Le Québec est une province, un canton, indistinct. » Pierre Elliott Trudeau (1919-2000), Premier ministre libéral à Ottawa, (propos émis en 1994, tel que rapporté par Michel David dans Le Devoir, le 29 octobre 2016.
Il n'est pas facile de revivre l'histoire.
Sur le fond, le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, a raison d'adopter un programme d'autonomie québécoise pour son parti politique (1). Ce faisant, il souhaite revenir à une approche pratique pour les relations entre le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral canadien, laquelle approche a donné des résultats concrets dans le passé. Ce fut le cas avec le rapatriement du l'impôt sur le revenu en 1954 et le programme de pensions de la Régie des rentes du Québec, distinct du régime fédéral dans les autres provinces canadiennes, en 1964.
Éric Duhaime fait ce que les dirigeants du PQ auraient peut-être dû faire, à la suite des deux défaites référendaires de 1980 et de 1995, s'ils avaient fait une bonne analyse des raisons géopolitiques de leurs défaites. En effet, ces défaites successives ont contribué à faire perdre au Parlement du Québec d'importants pouvoirs au profit de juges fédéraux, nommés et payés par le gouvernement fédéral, ce qui a ramené le Québec à la période d'avant 1867.
Sans le dire, le chef du PCQ souhaiterait sans doute que le gouvernement fédéral canadien répare les torts énormes faits au Québec avec la Loi constitutionnelle de 1982, adoptée sans le consentement du gouvernement du Québec et sans la tenue d'un référendum sur cette Loi des lois.
Il est vrai que le Premier ministre fédéral Pierre Elliott Trudeau (1919-2000), et d'autres politiciens à Ottawa, ont sciemment ou non trompé la population lors du référendum du 20 mai 1980, en laissant subtilement croire à la population québécoise, qu'un « vote pour le 'Non' n'était pas un vote pour le statu quo »
Au contraire, de nombreux électeurs comprirent alors qu'un vote pour le 'Non' allait être un vote en faveur du Livre Beige explicatif du Camp du NON, un manifeste intitulé « Une nouvelle fédération canadienne ». Ce dernier comprenait sept propositions de révisions constitutionnelles, en guise d'alternative au Livre blanc de mesures du Camp du OUI, un manifeste intitulé « D'égal à égal », lequel proposait une négociation bilatérale afin de doter le Québec d'un statut de Souveraineté-Association.(2)
Les sept propositions constitutionnelles du Livre Beige étaient :
1- Adoption d'une charte des droits et libertés et l'intégration des langues française et anglaise à la Constitution canadienne (en plus de l'étendre aux provinces de l'Ontario et du Nouveau-Brunswick).
2- Garantie du droit de tout individu de permettre à son enfant d'étudier en anglais ou en français « là où le nombre le justifie ».
3- Abolition du Sénat.
4- Création d'un Conseil fédéral constitué de délégations des provinces (composé à 25% de délégués du Québec) dont le mandat serait de superviser les initiatives du gouvernement fédéral, quand ces dernières seraient «susceptibles de modifier l'équilibre fondamental de la fédération». Le Conseil mettrait également sur pied un comité paritaire (francophone et anglophone) se concentrant spécifiquement sur les questions linguistiques.
5- Création d'un banc dualiste (paritaire Canada-Québec à la Cour suprême pour tous les dossiers constitutionnels.
6- L'attribution du pouvoir résiduaire aux provinces.
7- L'attribution aux provinces des pouvoirs sur l'enseignement, les subventions et les bourses, la programmation radiodiffusée et télévisée, les modes de réinsertion sociale, la formation de la main-d'oeuvre et l'accueil et l'intégration des immigrants.
Le Livre Beige était l'oeuvre du chef du PLQ et du camp du NON, Claude Ryan. Le 20 mai 1980, le Camp du NON récolta 59,56% des suffrages exprimés, en partie parce que son Livre Beige de propositions constitutionnelles étaient foncièrement décentralisatrices.
Mais des dirigeants du PQ ont dit que la population « s'était dit non à elle-même » ce qui était une interprétation antidémocratique.
En effet, lors des référendums de 1980 et de 1995, il n'y eut qu'une seule option constitutionnelle sur les bulletins de vote, soit celle du gouvernement en place. En 1980, c'était la proposition de négocier une souveraineté-association du Québec. En 1995, le choix était une proposition de négocier l'indépendance du Québec. Dans les deux cas, il s'est agi d'un plébiscite, et non pas d'un véritable référendum, avec différentes options constitutionnelles.
[Définition d'un plébiscite «Consultation par laquelle un gouvernement demande à l'ensemble des citoyens de lui manifester leur confiance, en se prononçant par oui ou par non sur une proposition.»]
Après les défaites référendaires du 1980 et de 1995, il aurait été peut-être possible de négocier une réparation des torts faits au Québec par la Loi constitutionnelle de 1982, laquelle a placé le Parlement du Québec sous l'autorité arbitraire de juges fédéraux, pour plusieurs de ses lois votées démocratiquement. Ce fut fait contre son gré et contre la volonté de la population québécoise, laquelle n'a jamais été consultée sur une telle régression politique du Québec.
Les gouvernements conservateurs de Brian Mulroney (1939-2024) et de Stephen Harper (1959- ) à Ottawa auraient possiblement été plus ouverts aux revendications d'un gouvernement québécois autonomiste à Québec.
Cependant, il ne faut pas trop s'illusionner.
Il ne faut pas trop s'illusionner, en effet, car l'échec de l'Accord du lac Meech, le 23 juin1990, et celui de l'Accord de Charlottetown, lors du référendum fédéral du 26 octobre 1992, lequel fut défait à la fois au Québec et dans le reste du Canada, montrent bien qu'il n'est pas facile de procéder à des changements constitutionnels au Canada, dans le contexte actuel. En effet, aux termes de la Loi constitutionnelle de 1982, un amendement constitutionnel requiert l'approbation, soit de l'unanimité des gouvernements fédéral et provinciaux pour une liste restreinte de questions institutionnelles, soit de l'approbation du gouvernement fédéral et des deux tiers des provinces canadiennes pour la plupart des autres amendements. Toutefois, des ententes Québec-Ottawa ponctuelles sont toujours possibles.
Comme je l'explique dans mon livre de 2018, « La Régression du Québec, 1980-2018 », aux Éditions Fides, pour qu'une approche autonomiste soit retenue, il aurait fallu que le PQ place la patrie au-dessus du parti, et que le gouvernement démissionne après sa défaite plébiscitaire du 20 mai 1980.
Cela aurait alors pu bloquer la stratégie du gouvernement Trudeau de procéder à des changements constitutionnels sans le Québec, dans le sens d'une fédération canadienne plus centralisée. En effet, il y avait alors de fortes chances que Claude Ryan, chef du PLQ et chef vainqueur du camp du Non lors du référendum, puisse être élu premier ministre du Québec et qu'il s'oppose à une telle centralisation.
Si cela avait été le cas, Pierre Elliott Trudeau n'aurait pas pu prétendre que son option d'un fédéralisme centralisé était celle qui était sortie vainqueur, lors du référendum québécois. Toute l'histoire aurait pu en être modifiée.
Mais cela ne s'est pas produit, essentiellement parce que le Premier ministre René Lévesque (1922-1987) n'a pas choisi de respecter le vote sans équivoque de l'électorat québécois et s'est accroché au pouvoir pour une autre année.
Le Premier ministre Trudeau a pu alors procéder unilatéralement, sans l'accord du Québec, au rapatriement de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique (AANB de 1867) de Londres, avec l'aide de la Cour Suprême du Canada, à ce moment présidée par Bora Laskin (1912-1984), et avec celle des gouvernements de l'Ontario et du Nouveau Brunswick.
Après ce qui a été qualifiée de Nuit des longs couteaux, les 4-5 novembre 1981, Pierre Elliott Trudeau réussit à faire inclure dans ce qui est devenu la Loi constitutionnelle de 1982, une Charte des droits, après avoir concédé l'insertion d'une clause dérogatoire, à la demande des provinces anglophones récalcitrantes.
Conclusion
J'ai déjà écrit que les changements constitutionnels imposés par un coup de force fédéral ont fait en sorte que la province du Québec est de facto devenue une colonie intérieure du Canada, en majorité de langue anglaise. C'est une situation qui menace à long terme la survie du Québec en tant que seule entité politique à majorité francophone en Amérique du nord.
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(1) Mario Dumont, Éric Duhaime, autonomiste et sérieux, Journal de Montréal, 18 avril 2026
(2) Le 12 juin 1978, Pierre Elliott Trudeau déposa à la Chambre des communes un projet de loi, le bill C-60, et un livre blanc intitulé « Le temps d'agir » dans lequel il propose de renouveler le fédéralisme canadien. Il proposa aussi l'adoption d'une Charte des droits et libertés, le remplacement du Sénat par une Chambre de la fédération ou encore la redéfinition du rôle du gouverneur-général, du premier ministre et du cabinet.
Voir, Claude-V. Marsolais, Le référendum confisqué, Montréal, VLB Éditeur, 1992, p.5.
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Rodrigue Tremblay, professeur émérite de l'Université de Montréal, et ancien ministre
On peut contacter le Professeur Rodrigue Tremblay à l'adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com
Il est l'auteur du livre de géopolitique Le nouvel empire américain et du livre de moralité Le Code pour une éthique globale, de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé La régression tranquille du Québec, 1980-2018.
Site internet de l'auteur : http://rodriguetremblay.blogspot.com
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Mis en ligne mercredi, le 29 avril 2026.
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