La sévère récession économique actuelle peut-elle se muer en une véritable dépression économique mondiale?



Mardi, le 12 mai 2020
La sévère récession économique actuelle peut-elle se muer en une véritable dépression économique mondiale?
(Auteur du livre « Le nouvel empire américain », du livre « Le Code pour une éthique globale, et de son récent livre « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 »)

« C’était en 1932. J'avais alors 21 ans et je cherchais du travail pendant l'une des pires années de la Grande Dépression. Je me souviens d'une nuit sombre dans les années ‘30 quand mon père apprit la nouvelle, la veille de Noël, qu'il avait perdu son emploi. Être un jeune de ma génération, c'était sentir comme si notre avenir avait été hypothéqué à notre insu — et c'est une erreur tragique que nous ne devons jamais laisser nos dirigeants répéter. Les jeunes d'aujourd'hui ne doivent jamais souffrir des erreurs du passé. » 
Ronald Reagan (1911-2004), acteur et homme politique américain, ancien gouverneur de la Californie et 40e président américain, 1981-1989, (lors d’un discours à la Nation, le 13 octobre 1982.)

« J’ai grandi durant la Grande Dépression. Je me souviens très bien ; le chômage dépassait 25% et même plus de 35% là où j'habitais. Un homme adulte devait travailler toute une journée, à raison de 16 heures par jour, pour un dollar. Je me souviens voir des centaines de personnes flâner, certains étaient venus du Nord juste pour trouver un climat plus chaud. Ils en étaient réduits à mendier, même s'ils avaient fait des études universitaires. Les gens n'avaient pas d'argent. Ils faisaient du troc ; ils échangeraient des œufs ou des cochons. C'était vraiment un autre monde. »
— Jimmy Carter (1924-), 39e président américain (1977-1981), (lors d’un interview avec le journal St. Louis Post-Dispatch, le 4 février 2009, discutant de son livre “Une heure avant l’aube : Les mémoires d’un garçon de ferme“, publié en 2001.)

« La [Grande] Dépression des années 1939-1929 a été si sévère et si profonde, en plus d’être indument longue, parce que le système économique international a été déstabilisé par l'incapacité britannique et la réticence des États-Unis à assumer une responsabilité pour le stabiliser, en recourant à cinq mesures :
(1) En acceptant de garder un marché relativement ouvert pour les produits en situation de surproduction ; (2) en avançant des prêts à long terme, d’une manière anticyclique, ou du moins sur une base stable ; (3) en s’assurant que le régime des taux de change soit relativement stable ; (4) en faisant en sorte que  les politiques macroéconomiques soient coordonnées ; (5) en agissant comme prêteur de dernier recours pour faire face à la crise financière, et en injectant des liquidités par des opérations monétaires de marché ouvert. »
Charles Kindleberger (1910-2003), historien économique américain et auteur de ‘La Grande Dépression de 1929-1939’, un livre publié en 1973, révisé et bonifié en 1986.

On peut dire que jusqu’à présent, les banques centrales et les gouvernements de la plupart des économies avancées ont agi correctement, pour empêcher que le blocage économique de larges segments de leur économie pour combattre l’épidémie de coronavirus, ne se transforme en un véritable désastre économique. Ils ont au moins sauvés les meubles.

Au niveau microéconomique, cependant, on ne peut cacher qu’il y ait eu quelques bavures coûteuses quand des programmes de remplacement des salaires ont eu pour conséquence de créer des pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs essentiels, comme ceux des centres hospitaliers et des résidences pour personnes âgées.

On observe dans plusieurs pays qu’une proportion élevée des décès causés par le coronavirus s’est produite dans des institutions qui souffraient d’un manque aigu de personnel. La contagion y est restée hors contrôle pendant des mois,  suite au départ de travailleurs qui ont quitté leur emploi, en partie pour avoir droit à une allocation salariale gouvernementale spéciale de chômage. En effet, dans leur hâte d’injecter de l’argent dans l’économie, les gouvernements en ont distribué à des sociétés et à des personnes qui n’y avaient pas droit. — Dans l’ensemble, cependant, les principaux objectifs macroéconomiques semblent avoir été atteints et le pire semble avoir été évité.

Selon certaines évaluations, les gouvernements du monde entier comptent injecter quelque 8 000 milliards de dollars en mesures fiscales, à l’exclusion des sommes avancées par les banques centrales, pour empêcher un effondrement de leur économie. Il reste maintenant à savoir si cette injection massive de pouvoir d’achat suffira pour éviter qu’une grave récession ne se transforme en une dépression économique de longue durée.

• Une baisse de 5 à 10% du PIB, et peut-être davantage, n’est guère hors de question en 2020

Les données préliminaires concernant la baisse du produit intérieur brut (PIB) au cours du premier trimestre de 2020 ne donnent pas une image complète des pertes économiques causées par le confinement et la fermeture d’entreprises. Pour le moment, aux États-Unis, on s’attend à une baisse de 4,8% du PIB au taux annuel. Cependant, le deuxième trimestre, lequel se termine avec le mois de juin, devrait montrer une plus importante perte.

C’est pourquoi, une contraction du PIB américain de l’ordre de 5 à 10%, pour l’ensemble de 2020, est certes possible, et pourrait même être dépassée, s’il survient une deuxième et une troisième vague d’infections au coronavirus à l’automne et à l’hiver prochain, comme certains experts le prédisent.

À quoi doit-on s’attendre au Canada? Le Fonds monétaire international (FMI) estime que le PIB réel du Canada pourrait subir une chute de 6,2% en 2020. Cela repose sur l’hypothèse que la majeure partie de la baisse se serait produite au cours du premier semestre de l’année, et qu’il y aura un rebond de l’économie au cours du second semestre, grâce à un déblocage économique progressif à compter de l’été. — Il se peut qu’une telle perspective économique soit trop optimiste. En effet, l’économie canadienne devrait souffrir un peu plus que l’économie américaine du blocage économique actuel, en raison de l’effondrement du secteur pétrolier relativement plus important au Canada qu’au États-Unis.

• La grande importance relative du secteur des services

Il est important de comprendre que la structure des économies avancées modernes accorde une grande place à la production de services par rapport à la production de biens tangibles. De nos jours, la part des services dans la production nationale dépasse de beaucoup la production des secteurs primaire et secondaire de biens (agriculture, foresterie, mines,  fabrication, énergie, etc.). Par exemple, le secteur tertiaire des services (services personnels aux consommateurs, soins de santé, éducation, commerce de détail et de gros, services financiers, tourisme, transports, médias, culture, etc.) représente 80% du PIB aux États-Unis, et c’est aussi là que l’on retrouve 80 pour cent des emplois.

Au Canada, en raison de l’importance du secteur des ressources, le secteur des services ne représente que 70% du PIB, mais il emploie environ les trois quarts des Canadiens.

Tout cela pour dire que la perte de production pendant le blocage économique est vraiment une perte qui ne sera pas entièrement récupérée lorsque l’économie rebondira. En effet, on ne peut entreposer des services.

On peut donc conclure d’une façon préliminaire que même avec un rebond économique important au second semestre de 2020 et avec une poursuite en 2021, comme de nombreux économistes anticipent, cela sera loin de compenser pour les dommages économiques importants causés par le verrouillage de l’économie pendant le premier semestre de cette année.

Aux États-Unis, une baisse de 5% du PIB réel pour 2020 dans son ensemble signifierait une perte de production d’environ 1,1 billion de dollars américains. Cependant, dans le cas d’un scénario plus pessimiste de baisse de 10% du PIB, cela pourrait se traduire par une perte de production de quelque 2,1 billions de dollars américains.

Au Canada, des pourcentages similaires entraîneraient une perte économique de 117 milliards $ CAN, dans le premier scénario, mais une perte de 234 milliards $ CAN, dans le deuxième scénario.

• Un objectif de première importance : Empêcher qu’une déflation structurelle durable n’apparaisse

Parmi les responsabilités de première ligne des banques centrales et des gouvernements, en cette période de crise virale et économique, est de prendre les mesures nécessaires pour empêcher qu’une dangereuse déflation structurelle ne s’installe à demeure.

Une déflation structurelle ou maligne est causée par une demande insuffisante dans un environnement de surcapacité de production. Elle peut être la conséquence d’un vieillissement de la population. Il en résulte alors une pression durable à la baisse sur les prix et les salaires. Une telle situation économique se produit lorsque plusieurs secteurs (ex. marchés financiers, agriculture, énergie, mines, etc.) subissent une baisse des prix, quand une demande stagnante oblige les producteurs à abaisser leurs prix pour écouler leurs surplus de stocks d’inventaire.

Il en résulte une baisse dans les bénéfices et un déclin dans la demande de main-d’œuvre. À son tour, la hausse du taux de chômage fait chuter les salaires, et c’est alors qu’une dangereuse spirale de baisse des prix et des salaires peut se mettre en marche.

En effet, lorsqu’une économie se trouve confrontée à une baisse des prix des titres financiers, à des fermetures d’entreprises et à un chômage massif, les banques, les entreprises et les consommateurs les plus endettés subissent alors de lourdes pertes financières à cause du poids écrasant de leurs dettes. Cela peut conduire à des fermetures de banques, à des défauts de paiement, à des défaillances et faillites d’entreprises et à des saisies hypothécaires… ainsi qu’à une baisse additionnelle de la demande, des prix et des salaires. C’est dans un tel contexte déflationniste qu’une récession économique ordinaire pourrait se muer en une dépression économique qui enregistrerait des taux de chômage supérieurs à 20 pourcent, pendant plusieurs années.

• Une déflation pourrait entraîner une désastreuse déflation des dettes

Quand une économie est surchargée de dettes, comme c’est le cas actuellement pour de nombreuses économies, une déflation structurelle peut sonner le glas au retour durable de la croissance économique. En effet, le talon d’Achille des économies est le niveau historiquement élevé d’endettement par rapport au produit intérieur brut (PIB).

Voici un bref aperçu des niveaux d’endettement aux États-Unis, à la mi-2019:
1- La dette totale des entreprises aux États-Unis (dette des sociétés non financières des grandes entreprises, dette des petites et moyennes entreprises, entreprises familiales et autres dettes commerciales) était de 15,5 billions de dollars, soit 72% du PIB américain.
2- La dette totale des consommateurs américains (cartes de crédit, prêts automobiles, prêts étudiants, hypothèques immobilières et autres dettes des ménages) était de 13,95 billions de dollars ou 65,2% du PIB.
3- La dette totale du gouvernement américain (dette non remboursée du gouvernement fédéral) était de 22,7 billions de dollars ou 106,1% du PIB.

En somme, le niveau d’endettement total des États-Unis, excluant le secteur financier, égalait l’an dernier environ 52 000 milliards de dollars, soit 243% du PIB pour une économie qui produit environ 22 000 milliards de dollars par an de biens et de services. C'est comme si un cavalier pesant 250 kilos chevauchait un poney.

Avec un déficit budgétaire fortement en hausse à hauteur de 3 700 milliards de dollars en 2020-21, et un autre déficit d’environ 2 000 milliards de dollars en 2021-22, la dette totale du gouvernement américain, à lui seul, pourrait facilement grimper à 27 700 milliards de dollars.

Hormis une menace inflationniste imminente, les gouvernements peuvent faire appel à la banque centrale pour que cette dernière fasse gonfler la masse de monnaie fiduciaire en monétisant les dettes gouvernementales. Cependant, les entreprises privées et les consommateurs surendettés n’ont guère ce luxe. Ils peuvent n’avoir d’autre choix que celui de faire défaut sur leurs dettes ou de réduire considérablement leurs dépenses.

Dans le contexte actuel, les conséquences économiques d’une telle déflation des dettes pourraient mettre un frein important à la forte reprise économique à laquelle de nombreux observateurs s’attendent, une fois la crise pandémique surmontée et un retour de l’économie à la normale.

• Le marché des prêts corporatifs à hauts risques

Finalement, en plus de toutes les dettes publiques et privées ordinaires, les autorités devraient porter une attention particulière au marché des prêts corporatifs à hauts risques, un marché financier parallèle d’environ $1 200 milliards et qui a pris de l’importance au cours de la dernière décennie. Il s’agit d’un marché très peu réglementé.
Il  met en cause des fonds spéculatifs et les prêts que ces derniers font à des entreprises déjà fortement endettées.

Cette catégorie de dettes n’est pas sans rappeler la crise des subprimes au cours des années 2007-2008, laquelle fut une des causes de la grande récession de 2007-2009. Ces prêts corporatifs à hauts risques pourraient être la première tranche de dettes à s’effondrer si la présente récession allait empirer.

Conclusion

Ce n’est pas souvent qu’un problème majeur de santé publique se juxtapose à un déclin économique majeur. Dans un tel contexte de crise à la fois sanitaire et économique, bien malin pourrait prédire avec certitude ce qui arrivera dans l’avenir.

C'est pourquoi, permettez-moi d’identifier trois scénarios économiques possibles : Un scénario optimiste à court terme, lequel suppose que tout se passe pour le mieux, tel que souhaité ; un scénario de stagflation à moyen terme, quand une pression inflationniste et une faible croissance économique vont de pair ; et, un scénario plus pessimiste, quand une déflation généralisée, de mauvaises prises de décision tant politiques que sanitaires, et un niveau élevé d’endettement font en sorte de plonger l’économie dans une dépression économique.

1-   Le scénario optimiste : tout se passe bien, les mesures gouvernementales de soutien à l’économie sont suffisantes pour empêcher l’émergence d’une déflation structurelle et d’une dangereuse spirale de déflation des dettes. Le chômage revient à ses niveaux historiques. —Ce scénario repose sur l’hypothèse que la menace d’une contagion virale s’estompe de façon permanente et ne persiste pas pendant des mois, voire des années. Cela suppose aussi que les chaînes d'approvisionnement des entreprises se rétablissent sans problèmes et sans dangereuses guerres commerciales.

2-   Un scénario de stagflation à moyen terme : la situation actuelle entraîne d’importantes pénuries dans certains secteurs de production ; les prix au détail grimpent et une certaine forme de rationnement localisé devient nécessaire. C’est le scénario de la stagflation. Le chômage demeure élevé.

3-   Un scénario plus pessimiste : après des années d’irresponsabilité budgétaire et d’une forte accumulation de dettes, la récession économique actuelle se transforme en une véritable dépression économique mondiale et l’économie est aux prises avec un processus de déflation des dettes. Les gouvernements et les banques centrales répètent les erreurs des années ’30, à savoir poussent les taux d’intérêt à la hausse, laissent la masse monétaire se contracter, et adoptent des politiques commerciales protectionnistes. Le tout se combine pour transformer une récession économique en une dépression économique mondiale, avec pour conséquence que tous les pays sortent perdants. Un chômage généralisé se maintient au-delà de 20 pourcent pendant plusieurs années.

Au plan géopolitique, si on se fie aux déclarations intempestives de Donald Trump et de son administration (Pompeo, Kushner, Miller, etc.), lesquelles visent à établir un lien entre la pandémie du Covid-19 et les attaques de Pearl Harbor, on ne peut exclure la possibilité que les États-Unis soient tentés de déclencher une guerre, commerciale ou autre, contre la Chine et/ou contre l’Iran. Si cela se produisait, cela pourrait jeter de l’essence sur le feu et transformer une très mauvaise situation en une grande catastrophe économique, avec peut-être le danger de créer une inflation galopante, voire une  hyperinflation monétaire. Quoique rares, de tels évènements sont déjà arrivés dans le passé.

Par conséquent, il est trop tôt pour crier victoire et penser que tout, au plan économique, reviendra à la normale, une fois que la crise virale aura perdu de son intensité et que le blocage économique aura été complètement levé.

— On verra.

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Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d’économie à l’Université de Montréal et lauréat du Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018 « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 », (Fides).

On peut le contacter à l’adresse suivante :


Il est l’auteur du livre « Le nouvel empire américain », du livre « Le Code pour une éthique globale » et de son récent livre « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 ».

Site Internet de l'auteur : http://rodriguetremblay.blogspot.com/

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Mis en ligne, mardi, le 12 mai 2020.

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© 2020 Prof. Rodrigue Tremblay

En période trouble, comment prévenir une crise économique et éviter de privatiser les profits et de socialiser les pertes




Mardi, le 24 mars 2020
En période trouble, comment prévenir une crise 
économique et éviter de privatiser les profits et de 
socialiser les pertes
(Auteur du livre « Le nouvel empire américain »
du livre « Le Code pour une éthique globale » 
et de son récent livre « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 »)

« Le test de notre progrès [moral] n'est pas de savoir si nous ajoutons à l'abondance de ceux qui
ont beaucoup, mais de savoir si nous en donnons suffisamment à ceux qui en ont trop peu»
—Franklin D. Roosevelt (1882-1945), 32e président américain (1933-1945); (tiré de son
« Deuxième discours inaugural », mercredi, le 20 janvier 1937)

« La meilleure façon de détruire le système capitaliste est de débaucher la monnaie. Par un 
processus continu d'inflation, les gouvernements peuvent confisquer, secrètement et subtilement, 
une partie importante de la richesse de leurs citoyens. … Par cette méthode, non seulement 
confisquent-ils, mais ils confisquent d’une façon arbitraire ; et, alors que le procédé appauvrit 
beaucoup de monde, il en enrichit un certain nombre. »
—John Maynard Keynes (1883-1946), économiste britannique, 1936

« L’élite économique ne semble pas être consciente que le fonctionnement normal de notre 
économie génère des traumatismes et des crises financières, de l'inflation, des dépréciations 
monétaires, du chômage et de la pauvreté, dans un contexte qui pourrait conduire à une richesse 
pratiquement universelle, en bref, le capitalisme financier complexe est fondamentalement 
défectueux. »
—Hyman Minsky (1919-1996), économiste américain, 1986


Voilà, c'est reparti : une autre bulle financière est en train d’éclater et une autre crise 
financière se pointe à l’horizon et menace de perturber l'économie réelle ! Cette fois, 
le déclencheur est la crise pandémique du coronavirus, la plus grave d'une génération, 
laquelle risque de paralyser l'économie en plus de provoquer un krach boursier.

La crise et les mesures prises par les autorités publiques pour la combattre (restrictions 
drastiques aux déplacements, distanciation sociale, quarantaine des travailleurs, etc.) 
ont conduit à un important ralentissement économique mondial alors que les chaînes d'approvisionnement, tant au pays et qu’à l’étranger, ont été fortement perturbées. En 
outre, tout cela a profondément ébranlé les marchés financiers, déjà rendus vulnérables, 
par des années de politique monétaire facile, après rondes après rondes 
d’assouplissement monétaire, baptisé d’ « assouplissement monétaire quantitatif »,
de la part des banques centrales, tant européenne que japonaise et américaine.
 
Ces politiques monétaires que l’on peut qualifier d’agressives, se sont traduites
par des taux d'intérêt historiquement très bas, parfois même négatifs, ce qui a 
encouragé un endettement insoutenable à long terme. Même en période de 
prospérité relative, les gouvernements ont continué d’enregistrer d’importants 
déficits budgétaires, souvent avec des baisses d’impôts qui ont enrichi les très 
riches, en plus de fermer les yeux sur une spéculation financière incontrôlée qui 
a eu le même résultat. 

Tout cela survient alors que le cours mondial du pétrole est en chute libre, résultat 
d’un excédent de l’offre sur la demande et d’un conflit entre la Russie et l’Arabie
saoudite. Une telle chute des prix du pétrole ajoute un biais déflationniste 
supplémentaire à l'économie mondiale, lequel sera difficile à inverser. Pour couronner 
le tout, il y a des pays qui sont actuellement sous la gouverne de dirigeants 
inexpérimentés et/ou incompétents.

En conséquence, le monde traverse actuellement une convergence de crises tant 
sanitaire qu’économique, lesquelles plongent le monde dans une sorte de 
tempête économique parfaite, et à laquelle de nombreux pays ne sont pas du tout 
en mesure de faire face.

Aux États-Unis, par exemple, et il y a seulement deux ans de cela, en 2018, le
président étasunien Donald Trump a limogé son principal conseiller à la santé 
(l’amiral Timothy Ziemer), lequel était responsable de préparer des mesures contre 
des pandémies. — Il n'a jamais été remplacé. Trump a ensuite fermé définitivement 
l'unité de sécurité sanitaire mondiale du Conseil de sécurité nationale, logée à la 
Maison-Blanche et chargée d’analyser les moyens de combattre une pandémie 
mondiale. Ce faisant, M. Trump a oublié un principe de précaution élémentaire 
pour tout gouvernement, soit d’être préparé à faire face à des événements imprévus.

Pendant une crise sanitaire et économique aussi grave que celle que nous traversons, 
laquelle affecte tous et chacun à des degrés divers, on doit s’en remettre aux 
gouvernements, seuls instruments collectifs que nous ayons, malgré leurs lacunes, 
pour la combattre de la manière la plus efficiente possible.

Il va de soi qu’en plus de prendre les mesures nécessaires pour éviter que la crise 
virale ne se propage et ne crée des paniques, les gouvernements se doivent aussi 
d’intervenir sur le front économique et financier. Ils ne doivent point hésiter à se 
servir des leviers monétaires, réglementaires et fiscaux afin d’empêcher une spirale 
déflationniste et d’éviter une catastrophe économique et financière. Ils doivent faire 
tout en leur possible pour alléger les souffrances humaines et venir en aide aux 
travailleurs licenciés, à leurs familles et aux autres personnes vulnérables.

Qu’est-ce que les gouvernements devraient faire, ou ne pas faire, pour 
juguler les forces qui menacent leurs économies?

1- Pour commencer, il va de soi que la responsabilité première des 
gouvernements est de mettre tout en œuvre pour sortir de la crise sanitaire du 
virus le plus tôt possible, de fournir l’assistance médicale et les soins requis, tout 
en évitant les pénuries. Cela implique prendre les moyens nécessaires pour lutter 
contre la maladie infectieuse et alléger les souffrances humaines, certes, mais aussi 
empêcher les cas de corruption quand certains pensent profiter de la situation pour 
charger des prix abusifs. À ce titre, des leçons tirées des précédentes épidémies de 
virus (Ébola, SRAS, H1N1, etc.) peuvent servir de guide pour les actions à prendre.

La crise du coronavirus (Covid-19) est actuellement la principale cause qui crée des 
perturbations financières et des dislocations économiques. Malheureusement, les 
politiques macroéconomiques monétaires et budgétaires traditionnelles ne sont pas 
très efficaces pour résoudre ce type de problème.

2- La deuxième priorité, c’est évident, consiste à venir en aide à l'économie, de 
manière à empêcher qu’elle ne s’effondre ou qu’elle sombre dans une profonde 
récession, sinon même entre dans une dépression économique.

La première ligne d’intervention, à laquelle la plupart des banques centrales ont 
déjà eu recours, a consisté à injecter suffisamment de liquidités dans le système 
financier. En effet, en période de crise, une banque centrale doit faire en sorte de 
fournir les liquidités nécessaires pour éviter des faillites en cascades et permettre 
au crédit de circuler librement.

Ici, il convient de faire une importante mise en garde. En général, les autorités 
publiques se doivent de soutenir les banques et les entreprises privées autrement 
solvables, mais en difficultés financières temporaires. Cependant, il n’est pas 
acceptable que le gouvernement utilise des fonds publics pour atténuer les 
problèmes de trésorerie de ces dernières, et le fasse à fonds perdus. L’aide 
gouvernementale doit aussi protéger les emplois des travailleurs.

L’objectif doit toujours être de préserver l’intérêt public et non pas d’enrichir 
indument des détenteurs de capitaux, aux frais de l'État.

Dans cet esprit, les avances que font la banque centrale et le Trésor public doivent 
être sous forme de prêts garantis, appuyés par les actifs des emprunteurs, — que ce 
soit des avoirs en capitaux réels ou en actions de banque ou d’entreprise, et prévoir 
leur remboursement à une date ultérieure. C’est le seul moyen d’éviter que 
l’ensemble des contribuables ne soient les victimes de propriétaires privés peu 
scrupuleux ou imprudents, qui ont pris de gros risques et qui, quand les choses 
tournent mal, demandent à l‘État de « socialiser leurs pertes, tout en gardant les 
bénéfices privés pour eux-mêmes. »

3- Il convient, cependant, de reconnaître que la politique monétaire en tant que 
telle est largement inefficace pour corriger un choc négatif venant du côté de 
l'offre, soit celui qui survient quand les conditions de production changent 
soudainement. En effet, les politiques monétaires ne peuvent pas remettre en marche 
les chaînes d’approvisionnement, ni empêcher les entreprises de stopper leur 
production et de mettre leurs travailleurs au chômage, quand la demande pour 
leurs produits ou services disparait. De même, ce genre de politiques ne peut pas 
résoudre un choc négatif imprévu venant du côté de la demande, simplement en 
réduisant les taux d’intérêt, surtout quand ceux-ci sont déjà très bas.

En effet, lorsque les consommateurs voient leurs revenus chuter et quand ils perdent 
confiance, ou lorsqu’ils ne peuvent pas sortir pour dépenser, après avoir été mis en 
quarantaine, il ne faut pas compter sur une simple baisse des taux d’intérêt pour 
relancer les dépenses de consommation.

Ajoutons que lorsque les taux d'intérêt réels sont négatifs, résultat d’une tentative 
de stimuler la croissance économique par des moyens financiers, comme cela a été 
tenté au Japon et en Europe aux cours des dernières années, il en résulte 
d’importantes conséquences économiques.

À la longue, en effet, des taux d’intérêt réels négatifs exercent une influence 
déflationniste sur l’économie. En effet, quand les taux d’intérêt nominaux sont 
inférieurs au taux d’inflation anticipé, [la définition des taux d’intérêt réels négatifs], 
les personnes retraitées et les épargnants en général sont de grands perdants. Leurs 
revenus et leurs dépenses se contractent, ce qui peut avoir un effet à la baisse sur 
les prix.

Des taux d’intérêt réels négatifs menacent également la viabilité financière des 
fonds de retraite et des compagnies d’assurance, en les obligeant à investir dans 
des actifs financiers plus risqués. Ils encouragent également les entreprises à investir 
dans des projets qui ne seraient pas rentables autrement.

4- En guise de conclusion préliminaire, nous disons que d’un point de vue économique, 
politique et social, injecter des liquidités dans l’économie n’est pas « une question de 
savoir si oui ou non cela doit être fait » pendant une crise, mais c’est la manière de 
procéder qui soulève question.

Il y a plus d’un siècle et demi, l’économiste et banquier britannique Walter Bagehot 
(1826-1877) a clairement établi qu’en période de crise économique et financière, une 
banque centrale doit avancer des fonds illimités, c'est-à-dire prêter autant d'argent aux 
institutions attitrées que nécessaire, afin d’éviter des faillites en cascade et des 
fermetures.

Cela doit se faire, cependant, contre des garanties collatérales. Et cela doit se faire à 
des « taux prêteurs punitifs » afin d’éviter d’enrichir les banques en difficulté et leurs 
propriétaires avec de l’argent public, et afin d’éviter de créer un risque accru dans 
l’économie, c’est-à-dire une sorte d’aléa moral, lequel encouragerait la prise de 
risques insensés causée par l’assurance d’être renfloué en cas d’échec.

Qu’est-ce que ça veut dire en pratique ? Cela signifie qu’en temps de crise, la banque 
centrale ou le Trésor public doivent prêter autant d’argent que nécessaire, mais plus 
les garanties sont faibles et risquées, plus les taux débiteurs doivent être élevés.

C'est une leçon qui n’a pas été complètement suivie aux États-Unis lors de la crise 
des prêts hypothécaires triturés, en 2008, lorsque la Fed a vu son bilan gonfler de 
870 milliards de dollars qu’il était en 2007, à 4,5 billions de dollars en 2015 (une 
augmentation de plus de cinq fois), afin de sauver un groupe de méga banques sur le 
bord de la faillite, en les soulageant de leurs créances douteuses.

Le but, bien entendu, était d’empêcher le système financier de s’effondrer sous le 
poids d'une montagne de titres adossés à des créances hypothécaires, lesquelles 
avaient tourné au vinaigre avec l’affaissement du marché immobilier. L’opération 
de sauvetage avec des fonds publics s’est faite sans trop de garanties, et elle a fini 
par enrichir un certain nombre de gens très riches, aux dépens de l’ensemble de 
la population.

Les économistes sont virtuellement unanimes quant au besoin de recourir à la 
politique budgétaire pour juguler la crise

Présentement, il est évident que la chute de l’économie en spirale exige des 
interventions budgétaires fortes, pour soutenir les besoins de trésorerie des personnes 
et des entreprises touchées par la crise, en particulier les petites et moyennes 
entreprises. Mais, par quels moyens et comment, à un moment où les déficits 
publics sont déjà élevés?

C’est une réalité indéniable que des centaines de milliers de travailleurs, voire des 
millions, sont temporairement mis à pied, et plusieurs d’entre eux sans indemnité de 
départ. Ils se retrouvent soudain sans chèque de paie, car leurs employeurs ne peuvent 
pas produire et vendre leurs biens et services. Une première intervention publique 
consisterait à assouplir les critères et les conditions d’admissibilité aux prestations 
d'assurance-chômage, afin de couvrir le plus grand nombre possible de chômeurs 
involontaires.

Mais quand la plupart des personnes et des familles, à des degrés divers, voient leur 
situation financière se détériorer pendant la crise, il y a là un problème économique 
et social important. Cependant, venir en aide rapidement aux personnes et aux 
familles dans le besoin peut poser un problème logistique aux gouvernements.

Dans un premier temps,  le niveau de gouvernement concerné pourrait prendre des 
mesures afin de protéger les personnes les plus vulnérables contre une expulsion 
de leur logement pendant la crise. Il ne faut pas oublier que les petits propriétaires 
sont également confrontés à des versements hypothécaires et ils devraient être 
indemnisés pour les loyers perdus.

Pour l’ensemble des personnes qui perdent leurs revenus en période de crise, le 
moyen fiscal le plus simple serait d’envoyer des chèques mensuels de quelques 
milliers de dollars aux contribuables dont le revenu en 2018 était inférieur à un 
certain montant, par exemple 50000 $, afin de leur procurer temporairement un 
revenu garanti pour les renflouer au cours des prochains mois.

Aux États-Unis, la présidente de la Chambre des Représentants, Mme Nancy Pelosi
fait une proposition qui va dans ce sens. Le gouvernement étasunien prendrait à sa 
charge, pendant quelque temps, les deux tiers des salaires perdus et non remboursés 
des travailleurs mis en quarantaine. Se serait les employeurs ou l’agence centrale 
de la Social Security qui serviraient de courroies de transmission.

Toute solution simple d’un point de vue administratif comporte, cependant, des 
difficultés logistiques. En effet, ce n’est pas tout le monde qui a un emploi à temps 
plein, un dossier fiscal et même une adresse postale. Certaines personnes sont des 
travailleurs autonomes, certaines sont à la retraite, certaines sont des travailleurs 
saisonniers ou à temps partiel et certaines ont un revenu trop faible pour produire 
une déclaration de revenus. Certains sont sans abri. Ils pourraient être privés d’une
aide financière gouvernementale, même s’ils sont probablement parmi ceux qui ont 
le plus besoin d'assistance.

Par exemple, un fait peu connu est qu’il y avait plus d'un demi-million d’Américains 
qui étaient sans abri, en 2019. Identifier ces personnes n’est pas une mince tâche. Il 
faut aussi tenir compte du nombre d’enfants dans les ménages nécessiteux. Ce serait 
peut-êtreles municipalités ou d’autres organisations communautaires qui seraient les 
mieux placés pour fournir une information précise.

D’autres propositions, comme celle du chef de la majorité républicaine du Sénat 
américain Mitch McConnell, à savoir fournir une aide financière directe aux personnes 
ayant un revenu pouvant atteindre 19 8000 $ par an, serait à la fois très coûteux et 
contraire à l’éthique. Il en va de même de celle d’abaisser les charges sociales reliées 
au travail, car ces taxes ne sont payées que lorsque les employés sont au travail !

Quels que soient les canaux utilisés pour venir en aide aux personnes directement 
touchées par la crise de l’emploi, il ne fait pas de doute qu’une telle assistance va 
s’imposer dans les prochaines semaines.

Par exemple, aux États-Unis, si les deux paliers de gouvernement, tant fédéral que 
celui des États, injectaient dans l’économie un montant égal à environ 30% du produit 
intérieur brut (PIB), cela signifierait un effort fiscal combiné de 6 000 milliards de 
dollars américains.

Au Canada, si les gouvernements fédéral et provinciaux devaient faire de même, leurs 
efforts fiscaux combinés pour soutenir l’économie s’élèveraient à quelque 
550 milliards de dollars canadiens. C’est bien plus que ce qui est envisagé à l’heure 
actuelle dans les deux pays.

Nous devons ajouter que la pandémie de Covid-19 est mondiale et que les pays 
devraient coopérer entre eux pour stabiliser le commerce international, afin de 
faciliter un retour ordonné à la prospérité, une fois le problème de santé résolu.

Conclusion

Il ne fait aucun doute que tous les efforts doivent être déployés pour mettre fin à la 
pandémie du coronavirus. Il s’agit d'une priorité absolue de santé publique.

Cependant, tout doit également être mis en œuvre pour atténuer les dommages 
sérieux que cette crise sanitaire cause à l’économie, par les distorsions observées 
dans les chaînes d’approvisionnement, par les licenciements massifs de travailleurs 
et par des crises financières déflationnistes qui laisseront des traces. Il importe que 
l’économie puisse rebondir rapidement lorsque les choses se tasseront. Et, comme 
il s’agit d’une crise qui est mondiale, plus il y aura de coordination internationale, 
mieux ce sera.

D’une part, les gouvernements ne doivent pas hésiter à recourir à des politiques 
monétaires, réglementaires et surtout fiscales pour injecter des liquidités et des aides 
monétaires là où elles sont requises. Cependant, cela ne devrait pas se faire d’une 
manière qui encourage « la privatisation des profits, tout en socialisant les pertes ». 
Des règles de justice sociale doivent s’imposer.

D’autre part, on a observé, au cours des quarante dernières années, l’émergence d’une 
curieuse forme de système politico-économique dans certains pays. Cela a pris la 
forme d’un système basé sur des règles capitalistes sévères pour la plupart des gens, 
mais, en parallèle, un système accommodant de nature socialiste pour les détenteurs 
de capitaux et la tranche supérieure des super riches.

Une fois qu’on aura surmonté la présente crise, je ne pense pas que les gens vont 
accepter un tel système pendant encore très longtemps.

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 Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite 
d’économie à l’Université de Montréal et lauréat du 
Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018 
« La régression tranquille du Québec, 1980-2018 », (Fides).

On peut le contacter à l’adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com.



Il est l’auteur du livre « Le nouvel empire américain »
du livre « Le Code pour une éthique globale » 
et de son récent livre « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 »

Site Internet de l'auteur : http://rodriguetremblay.blogspot.com/

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Mis en ligne, mardi, le 24 mars 2020.
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© 2020 Prof. Rodrigue Tremblay

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