Les trois grandes ruptures politiques du Québec, depuis 1760


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*** Nouveau livre ***
Éditions Fides, septembre 2018



Observateur averti de la scène politique québécoise, économiste et ancien ministre, Rodrigue Tremblay relate et commente les grands évènements politiques d’une période cruciale dans l’histoire du Québec, celle qui va de 1980 à 2018. Sans complaisance et sans ménagement, il identifie les erreurs du passé et les défis futurs qui se posent pour le Québec et pour la nation québécoise.

Disponible dans toutes les librairies du Québec
chez Les éditions FIDES: 514-745-4290
ISBN :  978-2-7621-4218-1
en ligne sur Renaud-Bray
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Les trois grandes ruptures politiques, suivies de régressions, dans l’histoire du Québec depuis 1760. — (Petit précis d’histoire politique du Québec)

Par Rodrigue Tremblay, professeur émérite de l’Université de Montréal et auteur du récent livre « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 », 2018, publié chez Fides, 344 p.

Au cours des trois derniers siècles, soit ceux qui se sont écoulés depuis que l’empire britannique s’est emparé, en 1760, de la Nouvelle France (deux siècles et quart d’histoire, 1534-1759), il s’est produit trois grandes ruptures politiques, lesquelles ont changé le cours de l’histoire et bouleversé la vie des habitants du Québec, alors peuplé exclusivement par des colons français et des tribus indiennes. Ces brisures ont été suivies de trois grandes périodes de régression historique pour le peuple québécois, périodes au cours desquelles la vie fut dure et la survivance difficile. Jusqu’à maintenant, ces périodes de régression ont toutes été suivies d’un redressement partiel, mais seulement après une longue période de souffrance et de recul des droits et privilèges du peuple québécois.

Qu’elles sont ces périodes de choc, de régression et de redressement partiel et en quoi elles peuvent jeter un éclairage sur la présente période de régression dans laquelle le Québec se retrouve plongé, bien malgré lui, depuis le coup de force constitutionnel du gouvernement canadien du 17 avril 1982 ?

1- La rupture historique de la Conquête britannique de la Nouvelle-France au 18ème siècle

La première rupture historique fut évidemment le grand dérangement causé par les armées de l’empire britannique quand ces dernières prirent le contrôle de la Nouvelle France (1534-1760), après la Bataille des Plaines d’Abraham, en 1759, et évincèrent le gouvernement français du royaume de France. Le choc fut brutal et immense pour les colons français établis au Québec depuis plusieurs générations, car une partie importante de leur élite instruite retourna en France.

L’occupation britannique du territoire, qu’on appelait le Canada, se précisa avec la Proclamation royale de 1763, par laquelle l’Angleterre entendait bien dominer les 70 000 habitants du Canada en s’appuyant sur quelques 200 colons anglais. Elle comptait traiter la Nouvelle France, un immense territoire qui s’étendait de Terre-Neuve jusqu’à la Louisiane d’aujourd’hui, comme un complément à son territoire des treize colonies de la Nouvelle-Angleterre, territoire qu’elle contrôlait depuis 1620. Comme l’Angleterre s’était aussi emparé de l’Acadie française, fondée en 1604, (la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard, et une partie du Nouveau-Brunswick et de Terre-Neuve d’aujourd’hui), avec le traité d’Utrecht de 1713, le royaume de la Grande-Bretagne se trouvait ainsi à contrôler presque la totalité de l’Amérique du nord, (la Floride étant sous contrôle espagnol).

Pour les Français du Canada, qui s’appelaient alors ‘Canadiens’, 1760 marque le début d’une longue traversée du désert. Le premier redressement partiel des sévices subis par la prise de contrôle britannique survint en 1774. En effet, le gouvernement royal anglais, craignant une révolte de ses sujets de la Nouvelle-Angleterre, voulut s’assurer le soutien des ‘Canadiens’ français du Québec. L’Acte de Québec de 1774, (une loi britannique) est la première constitution du Québec. Elle légalise la pratique de la religion catholique pour les Français d’un Québec élargi, étendu dorénavant jusqu’aux Grands lacs. Elle établit le droit civil français, appelé aussi le droit privé romano-civiliste français. Il consacre la légalité du système seigneurial pour garantir la propriété des terres. Autrement dit, le Québec devient une colonie semi-autonome de l’Empire britannique, sous l’autorité d’un Gouverneur britannique et d’un conseil exécutif non élu.

L'Acte constitutionnel de 1791, encore une loi britannique adoptée dans un contexte colonial, vint compléter la constitution de 1774 pour les habitants du Québec, en établissant une assemblée législative élue par les propriétaires qualifiés, y compris les femmes propriétaires, pour percevoir des impôts et engager des dépenses courantes, mais sans responsabilité ministérielle, car toujours sous l’autorité ultime d’un Gouverneur britannique et d’un conseil exécutif non élu. C’est en vertu de l’Acte de 1791 que la Province de Québec (1763-1791) sera divisée en deux provinces distinctes, soit un Bas-Canada (Québec) et un Haut-Canada (Ontario). La population du Bas-Canada est alors égale à 163 000 personnes, la plupart de langue française.

Les rigidités du nouveau système donnèrent lieu à des conflits et l’exaspération des ‘Canadiens’ conduisit  à une deuxième grande rupture dans l’histoire du Québec.

2- La révolte des Patriotes de 1837-38 et la répression britannique au 19ème siècle

En effet, l’exaspération des Québécois est compréhensible, devant les exactions dont ils étaient l’objet de la part du pouvoir colonial britannique en faveur des loyalistes qui avaient fuit les États-Unis en rébellion contre la Grande-Bretagne. En effet, après la Guerre d’indépendance américaine (1775-1783), plusieurs loyalistes quittèrent le territoire nouvellement indépendant des États-Unis, et certains vinrent au Canada, un territoire encore soumis à la Couronne britannique de George III. Sur les 46 000 loyalistes qui quittèrent les États-Unis pour se diriger vers le Canada britannique, la majorité allèrent en Nouvelle-Écosse. Cependant, 10 000 d’entre eux sont venus s’installer au Québec, en grande partie en s’établissant dans les Cantons de l’Est.

C’est l’arrivée de ce grand nombre de loyalistes américains en terre québécoise et le traitement favorable discriminatoire qu’ils reçurent du pouvoir colonial britannique qui mirent le feu aux poudres. En effet, certains parmi les habitants québécois regrettèrent alors de ne s’être pas alliés à la révolte américaine, comme l’Américain Benjamin Franklin les avait invités formellement à le faire, lors d’un voyage de ce dernier à Montréal, en avril 1776.

La Révolte des Patriotes de 1837-1838 fut le résultat d’un antagonisme profond entre la population civile, en très grande majorité française, et l’occupant militaire britannique, trop heureux d’accueillir des loyalistes américains venus en grand nombre des États-Unis. Cependant, les chefs québécois du Bas-Canada (Québec), avec à leur tête Louis-Joseph Papineau (1786-1871), chef du Parti Patriote, ne s’étaient pas assurés, au préalable, de l’appui militaire d’un pays comme la France, comme cela avait été le cas avec la révolte américaine quand des soldats du Marquis de Lafayette (1757-1834) et la marine française vinrent porter main forte aux indépendantistes américains. Le résultat était prévisible : les troupes rebelles des Patriotes ne firent point le poids devant l’importante force militaire coloniale de l’Empire britannique.

La répression britannique fut tout aussi prévisible. Le gouvernement britannique mit tout en œuvre pour subjuguer les Canadiens français du temps et les empêcher dorénavant de dominer aucune institution politique au Canada. D’entrée de jeu, le pouvoir impérial suspendit l’Acte constitutionnel de 1791.

Par la suite, avec l’adoption de l’Acte d’Union de 1840, lequel imposait l’anglais en tant que seule langue officielle, obligation qui sera cependant abrogée en 1848, le Bas-Canada (Québec) et le Haut-Canada (Ontario) furent fusionnés dans un Canada-Uni essentiellement britannique, avec une égalité de représentation et de responsabilité pour la dette commune, même si la population québécoise était de beaucoup plus nombreuse que celle de l’Ontario, soit 650 000 contre 450 000 habitants, et que le Québec n’avait pratiquement pas de dette, tandis que la dette de l’Ontario était substantielle. Lionel Groulx (1878-1967) a déjà qualifié cette fusion forcée comme ayant été l’annexion du Bas-Canada (Québec) par le Haut-Canada (Ontario).

Le rapport de Lord Durham (1792-1840), déposé le 11 février 1839, traça la voie à suivre. Il fallait, selon Lord Durham, compter sur une immigration massive, afin « de noyer la population française sous le flot continu d’une immigration organisée méthodiquement, contrôlée au départ, accueillie à l’arrivée, et assurée d’une situation privilégiée dans la colonie », tel que bien résumé par Paul Vevret dans son article de 1953 intitulé « La population du Canada », dans la Revue de géographie alpine, p. 20.

La régression que connut alors le Québec fut très sévère. Elle dura de pleine force jusqu’en 1867, date de l’adoption de l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique (AANB) par le Parlement britannique. Cette deuxième constitution du Canada apportait un certain redressement par rapport à l’Acte d’Union de 1840, car elle rétablissait le gouvernement responsable du Québec, mais à l’intérieur d’une ‘confédération’ chapeautée par un gouvernement central dominé par une majorité anglophone. Elle plut énormément aux impérialistes anglophones de l’Ontario car l’AANB consacrait la minorisation irréversible des Canadiens français dans une structure fédérative où la langue anglaise domine, comme le rapport Durham l’avait proposée. Le fondateur du journal torontois The Globe (ancêtre du Globe & Mail), George Brown (1818-1880), écrivit :
« L’Union législative [de 1840] ne nous a pas permis de les assimiler (les Canadiens français) ; toutefois, une confédération des provinces nous permettrait au moins de leur couper les griffes et de leur arracher les dents. »
Et Brown d’écrire aussi «  Le canadianisme français [sera] entièrement éteint! ». 

Au recensement de 1901, la population canadienne se chiffrait à 5,3 millions d’individus, dont 32 pourcent parlaient français. Lors du recensement de 2011, la population canadienne ayant le français comme langue maternelle était égale à 22,0 pourcent. Au Québec, la population québécoise ayant le français comme langue maternelle représentait 79,9 pourcent de l’ensemble.

Cependant, la langue française est en baisse au Canada et au Québec, et cela pourrait s’accélérer dans les décennies à venir, si aucune mesure draconienne n’est prise pour renverser la tendance.

Selon les projections de Statistique Canada, en effet, la proportion des Canadiens de langue maternelle française au Canada ne représentera guère plus que de 17 à 18 pourcent de la population canadienne totale, en 2036. Au Québec, la même érosion est à prévoir car la proportion des Québécois et Québécoises de langue maternelle française est appelée à chuter à un niveau qui devrait se situer entre 69 et 72 pourcent, en l’an 2036.

3-  Le coup de force constitutionnel du gouvernement canadien contre le Québec au 20ème siècle

De 1867 jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement du Québec est demeuré une entité subalterne par rapport au gouvernement fédéral canadien, et c’est le clergé catholique qui suppléa à l’absence d’infrastructure sociale, en s’occupant des services d’éducation et de santé dans ‘la province’. Ce fut véritablement une période de Grande Noirceur pour le Québec. Au début de la guerre de 1939-1945, le gouvernement québécois du libéral d’Adélard Godbout (1892-1956) ira même jusqu’à transférer sept champs de taxation au gouvernement central, supposément pour la durée de la guerre, sans s’assurer du retour par contrat de ces champs d’impôts.

Il appartiendra au gouvernement d’Union nationale du Premier ministre Maurice Duplessis (1890-1959), dont la politique en était une d’autonomie provinciale, de tenter de rapatrier un à un les champs de taxation concédés au gouvernement canadien.

Le grand bond en avant de la Révolution tranquille (1960-1980)

L’arrivée au pouvoir, le 22 juin 1960, du gouvernement libéral de Jean Lesage (1912-1980) a signifié un réveil des Québécois francophones, lesquels ont commencé à s’imposer comme majorité incontournable au Québec. La période de deux décennies, soit celle qui s’étend de 1960 à 1980, est unique dans l’histoire du Québec, en ce qu’elle a vu l’émergence d’un État moderne et la montée d’une identité nationale au Québec. Et, comme l’avait recommandé auparavant Errol Bouchette (1862-1912) et Lionel Groulx, on vit alors apparaître une volonté de se servir du levier de l’État québécois pour promouvoir le développement économique du Québec et pour accentuer son rayonnement international. Avec Paul Gérin-Lajoie (1920-2018), on éleva l’accessibilité à l’éducation au niveau d’un puissant moyen d’émancipation des Québécois. Avec René Lévesque, on s’employa à accroître le contrôle des Québécois sur leur économie, à commencer par les richesses hydro-électriques.

L’élection du Parti Québécois, le 15 novembre 1976, compléta les acquis de la Révolution tranquille en légiférant pour placer la langue française dans le vécu de tous les jours (Loi 101); on consolida les acquis de civilisation en ce qui concerne le principe de l’égalité homme-femme, et on encouragea la prise de contrôle des principaux leviers économiques et financiers pour et par les Québécois (Québec Inc.), etc.

Une importante rupture constitutionnelle et politique est venue interrompre la poussée en avant de la Révolution tranquille (1960-1980)

En effet, un gouvernement canadien dirigé par Pierre Elliott Trudeau (1919-2000), en s’alliant à des provinces canadiennes anglophones, réussit à isoler le gouvernement du Québec, ce qui lui a permis de faire un coup de force constitutionnel contre le Québec. Ce coup d’état s’est produit en 1981-1982. Il a consisté à imposer au Québec des changements constitutionnels contre son gré — sans référendum populaire et sans l’accord du Parlement québécois — lesquels ont réduit considérablement les droits historiques et les pouvoirs du gouvernement du Québec, le seul gouvernement contrôlé par des francophones en Amérique du nord. L’objectif dominant était de faire en sorte de dénationaliser et de ‘provincialiser’ le Québec. Depuis ce coup d’état, le Québec subit une régression dans les domaines constitutionnel, politique, démographique et linguistique, la troisième de son histoire en autant de siècles.

Dans le livre que je viens de publier chez les Éditions Fides, « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 », j’analyse les causes et les conséquences de cette régression et les raisons pour lesquelles les trois tentatives entreprises, à ce jour, pour corriger l’immense tort fait au Québec et à sa population par l’Acte constitutionnel de 1982, imposé au Québec, ont toutes échoué, en 1990, en1992 et en 1995. Cependant, je suis d’avis que si une telle régression n’est pas stoppée, il est possible qu’à terme, c’est la survie même de la nation québécoise qui est en danger.
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Rodrigue Tremblay auteur du livre « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 », Montréal, Fides, 2018, 344 pages.


Observateur averti de la scène politique québécoise, économiste et ancien ministre, Rodrigue Tremblay relate et commente les grands évènements politiques d’une période cruciale dans l’histoire du Québec, celle qui va de 1980 à 2018. Sans complaisance et sans ménagement, il identifie les erreurs du passé et les défis futurs qui se posent pour le Québec et pour la nation québécoise.
Disponible dans toutes les librairies du Québec
chez Les éditions FIDES: 514-745-4290
ISBN :  978-2-7621-4218-1
en ligne sur Renaud-Bray, Amazon, Chapters, etc.


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Copyright © Rodrigue Tremblay, Université de Montréal




L'énigme orwellien de Donald Trump

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*** Nouveau livre ***
Éditions Fides, septembre 2018



Observateur averti de la scène politique québécoise, économiste et ancien ministre, Rodrigue Tremblay relate et commente les grands évènements politiques d’une période cruciale dans l’histoire du Québec, celle qui va de 1980 à 2018. Sans complaisance et sans ménagement, il identifie les erreurs du passé et les défis futurs qui se posent pour le Québec et pour la nation québécoise.

Disponible dans toutes les librairies du Québec
chez Les éditions FIDES: 514-745-4290
ISBN :  978-2-7621-4218-1
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Vendredi, le 17 août 2018
L'énigme de l’orwellien Donald Trump : comment réussit-il à s’en tirer si facilement ?
Auteur du nouveau livre « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 » Éditions Fides, Montréal, Qc, ISBN : 978-2-7621-4218-1, lequel sera dans les librairies à compter de mercredi, le 12 septembre 2018.


« Restez avec nous, et ne croyez pas les conneries que vous racontent ces gens [les journalistes]; ce sont de fausses nouvelles ... Rappelez-vous bien, ce que vous voyez et ce que vous lisez n’est pas ce qui se passe vraiment. » Donald Trump (1946-), président américain, (propos tenus lors d'un rassemblement avec des anciens combattants des guerres étrangères, à Kansas City, le 24 juillet 2018)

« Le Parti vous a dit de rejeter tout ce que vos yeux voient et ce que vos oreilles entendent. — C'était leur commande finale, mais aussi la plus fondamentale. » George Orwell (Eric Arthur Blair) (1903-1950), romancier, essayiste et critique social anglais (dans '1984', Ch. 7, 1949).

"C'est une Maison Blanche où tout le monde ment." Omarosa Manigault Newman (1974-), ancienne assistante du président étasunien Donald Trump, (à l’occasion du dévoilement d’enregistrements de Donald Trump, le dimanche, le 12 août 2018)

« Je suis un ennemi mortel du gouvernement arbitraire et du pouvoir illimité. »
Benjamin Franklin (1706-1790), inventeur américain et un des pères des États-Unis, (dans ‘Words of the Founding Fathers’, 2012).

À une époque d’information continue, comment est-il encore possible à un politicien de recourir au double langage, de se vanter continuellement, de reporter les blâmes sur des boucs émissaires et de déformer honteusement la vérité la plupart du temps, sans être démasqué comme un charlatan et être discrédité ? En effet, comment ? C’est là une question mystérieuse et énigmatique que l’on peut se poser à propos du président étasunien Donald Trump, en tant que politicien.

La réponse la plus évidente vient du fait que les adeptes indéfectibles de Trump, ceux et celles qui le suivent avec une ferveur quasi religieuse, n’ont rien à foutre de ce qu’il fait ou de ce qu’il dit, et qu’il ait déclaré ou non une guerre à la vérité et à la réalité, pourvu qu’il leur donne ce qu’ils demandent, conformément à leurs intérêts idéologiques ou pécuniaires. Ces groupes d’électeurs vivent dans leur propre réalité et seuls leurs intérêts personnels comptent.

1-   Quatre groupes de partisans indéfectibles derrière Trump

Il y a quatre groupes d’électeurs à demande unique à qui le président Donald Trump a livré la marchandise :

• Le groupe des électeurs religieux d’extrême droite, dont le principal enjeu politique est de transformer la Cour suprême des États-Unis en y nommant des juges ultra conservateurs. Sur ce point, Donald Trump leur a été fidèle en nommant un juge très conservateur et en proposant un deuxième tout autant ultra conservateur.

• Un groupe restreint de sionistes associés au Lobby pro-Israélien, dont l’obsession est l’état d'Israël. Encore une fois, sur ce point, le président Donald Trump a tenu promesse et il a unilatéralement déplacé l'ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem, en plus de diriger ses attaques contre les Palestiniens et de déchirer l’Entente avec l’Iran.

• Le groupe des contribuables américains les plus riches, les membres du club du 1% et certains dirigeants de sociétés, dont la principale demande à Trump a été une réduction d’impôt substantielle et une dérèglementation. Là encore, le président Trump a comblé leurs vœux en leur accordant d’importantes baisses d’impôts, le tout en grande partie financé par des augmentations à venir de la dette publique supportée par tous les contribuables.

• L’organisation des propriétaires de fusils (la NRA ou le Lobby Pro-Armes), dont l’obsession principale est de promouvoir le supposé droit de tout américain de s’armer jusqu'aux dents, y compris avec des armes d’assaut militaires, avec le moins de contrôles possible. Là encore, le président Donald Trump s’est rangé de leur côté et contre les étudiants qui sont venus le rencontrer et qui sont de plus en plus sur la ligne de feu dans les écoles américaines.

Avec le soutien solide de ces quatre groupes de pression monolithiques, — sa base électorale, le politicien Donald Trump peut compter sur l’appui quasi indéfectible de 35% à 40% de l’électorat américain. Il est ironique que certaines des politiques de Trump, telles la réduction de la couverture des soins de santé et l’augmentation des taxes à l’importation, sont susceptibles de nuire aux personnes les plus pauvres et à celles de la classe moyenne, dont certaines se retrouvent dans les groupes de pression mentionnés ci haut.
De plus, certains des partisans de Trump font régulièrement preuve d’hypocrisie et ils se fondent en excuses pour exonérer le politicien taré qu’ils soutiennent. Si n’importe quel autre politicien américain d’un autre parti devait dire et faire la moitié de ce que Donald Trump fait et dit, ils exigeraient à coup sûr sa destitution.

Il y a trois autres raisons qui peuvent expliquer pourquoi les coups de gueule de Trump, ses mensonges à répétition, ses contrevérités, ses tromperies et ses tentatives de type dictatorial pour contrôler l'information, pour ses supporteurs les plus fanatiques, du moins, sont comme de l’eau sur le dos d’un canard.
(— Pour mémoire, rappelons que le Washington Post a comptabilisé un total de 4 229 fausses déclarations faites par le président étasunien, et cela en seulement 558 jours passés à la Maison Blanche, soit une moyenne de 7,6 par jour.)

a- La première raison vient de l’idée que se fait Trump de la politique et même des affaires gouvernementales. Pour lui, tout cela est affaire de performance théâtrale, et la politique spectacle fait intégralement partie du monde du divertissement. Il faut donc les aborder tout comme on le fait pour une émission de téléréalité, laquelle doit être scénarisée et exécutée. Trump pense qu’il n’y a rien de mal à mentir et à encourager ses assistants à faire de même. Dans ce nouveau contexte d’immoralité politique, nous serions entrés dans l’ère de la post-démocratie.

b- La deuxième se retrouve dans les tactiques habiles et astucieuses que Donald Trump a adoptées pour déséquilibrer et manipuler les médias afin d’accroître sa visibilité auprès du grand public et afin de les transformer en des outils commodes de propagande, en sa faveur. En effet, quand Trump attaque les médias, il les incite de cette manière à lui fournir une couverture médiatique gratuite, grâce à laquelle il peut publiciser ses insultes, ses fausses accusations, ses provocations, ses menaces constantes, ses dénégations ou ses volte-faces, ses changements commodes de sujet ou sa promotion personnelle. En effet, avec ses déclarations outrageantes, ses accusations gratuites et ses attaques personnelles, et en bousculant et en insultant constamment ses adversaires, tant au pays et qu’à l’étranger, et en proférant des menaces à répétition, à droite comme à gauche, Trump force ainsi les médias et les journalistes à parler de lui, sans arrêt.

Cela lui convient parfaitement, car il aime être le centre d’attention. C’est ainsi qu’il peut changer la rhétorique politique quand un scandale lui colle de trop près à la peau. Dans les semaines et les mois à venir, alors que le procureur spécial Robert Mueller devrait déposer son rapport, il n’est pas exclu que Donald Trump ne veuille recourir à la machination politique qui consiste à « bouleverser l’ordre des priorités » [à savoir, la tactique du “Wag the Dog”, laquelle veut dire littéralement « laisser la queue remuer le chien »], c’est-à-dire porter un coup politique d’éclat afin de changer la question politique du jour. De cette façon, Trump pourrait amoindrir l’impact de la publication du rapport Mueller et peut-être même l’empêcher de garder trop longtemps la manchette.

Dans un tel contexte d’urgence politique, il n’est pas exclu que Donald Trump puisse aller jusqu’à déclencher une guerre facultative et illégale, par exemple contre l’Iran (ce qui est une priorité du conseiller à la sécurité nationale de Trump, le faucon John Bolton). Ce n’est certes pas une porte de sortie politique que le ratoureux Trump et ses conseillers bellicistes sont prêts à fermer. Au cours des prochaines semaines, les observateurs devraient donc être à l’affût de tout développement de ce genre.

Qu’on soit aujourd’hui obligé d’envisager la possibilité qu’un politicien et son entourage puissent songer à se lancer dans une guerre illégale pour se sortir d’un scandale politique intérieur montre jusqu’à quel niveau de dépravation la politique dans certaines de nos soi-disant « démocraties » est tombée. C’est un énorme retour en arrière, à des époques barbares. Un tel comportement devrait être une cause évidente de destitution.

c- Enfin, certains médias d’extrême droite, tels que les réseaux de Fox News et de Sinclair Broadcasting sont devenus des passoires qui présentent systématiquement les mensonges et les déformations de Trump comme des vérités et des faits supposément « alternatifs ».

En effet, depuis que le gouvernement de Ronald Reagan a aboli, en 1987, la doctrine de l’équité dans l’information pour obtenir un permis de diffusion radiophonique ou télévisée, et depuis que le Congrès dominé par les républicains a adopté la loi de 1996 sur les télécommunications, un certain nombre de médias d’extrême droite, tels que les chaînes Fox et Sinclair, ont vu le jour aux États-Unis. Ces médias alternatifs sont bien financés et ils sont essentiellement devenus de puissantes machines de propagande politique. Ils n’hésitent pas à confondre faits et fiction. En fait, ils présentant régulièrement une fausse réalité inventée comme étant la vérité.

La conséquence a été de priver les débats publics aux États-Unis des balises que sont les faits, la raison et la logique, du moins pour les auditeurs et les téléspectateurs qui s’abreuvent uniquement à de tels réseaux. Il n’est pas surprenant que de telles chaînes de propagande se soient aussi rangées derrière Donald Trump et en ont fait leur héros, qualifiant malicieusement toute information contraire à leurs intérêts de « fausse nouvelle, » comme Trump lui-même le fait régulièrement dans sa campagne anti-média et dans ses attaques continuelles contre la liberté de la presse.

2-   La politique spectacle et les affaires publiques vues comme un divertissement

Donald Trump ne semble pas prendre la politique et les affaires publiques très au sérieux, du moins quand ses intérêts personnels sont en jeu. Par conséquent, quand les choses tournent mal pour lui, il n’accepte jamais de prendre quelque responsabilité personnelle que ce soit, contrairement à ce qu’un vrai leader doit faire. Il préfère jeter le blâme sur quelqu’un d'autre. C’est là un signe d’immaturité et de lâcheté. Si on paraphrasait le président Harry Truman, on pourrait dire de Trump que "sa responsabilité ne s’arrête jamais à son bureau".

Donald Trump joue en politique le rôle d’une diva, et il se comporte comme il le faisait quand il était l’hôte d’une émission de télévision. En effet, si l’on considère la politique et les affaires publiques comme l’équivalent d’un programme de téléréalité, cela signifie que nous sommes dans un monde de divertissement, et que les politiciens d’aujourd’hui sont avant tout des amuseurs publics ou des comédiens.

3- Trump, les médias et les journalistes

Donald Trump est le premier président étasunien à refuser de tenir des conférences de presse formelles. Il justifie son comportement en prétendant que  les journalistes sont ses "ennemis" ! Cela semble lui faire ni froid ni chaud de savoir que la liberté de la presse est une liberté fondamentale, laquelle est garantie par la Constitution américaine, dans le premier amendement. Il préfère s’appuyer sur des « tweets », lesquels sont à sens unique et sans riposte, pour véhiculer des idées et des émotions personnelles non muries (comme s’il était une personne privée) et pour les utiliser comme principal canal de communication en matière de relations publiques.

La chaîne de télévision américaine ABC a recensé le fait extraordinaire que le Président Trump a produit en date de juillet de cette année, plus de 3 500 messages sur le réseau social Twitter, soit un peu plus de sept « tweets » par jour. Il est peut-être légitime de se demander où peut-il trouver le temps de faire quelque chose de productif ?

Coïncidence ou non, le nombre de tweets de Donald Trump dépasse à peine le nombre de mensonges et de déclarations trompeuses qu’il a dits depuis son investiture. En effet, le journal Washington Post a dénombré pas moins de 3 251 mensonges ou affirmations mensongères venant de Trump, jusqu’à la fin du mois de mai, soit environ 6,5 fausses déclarations par jour au cours de sa présidence. Fait cocasse : Trump semble accélérer la cadence de ses mensonges puisque l’an dernier, en 2017, ceux-ci égalaient, en moyenne, 5,5 mensonges par jour.  Est-il possible d’avoir une vue plus cynique de la politique !

Les médias en général (et pas seulement ceux des États-Unis) deviennent alors, plus ou moins volontairement, des boîtes de résonance pour ses 'tweets' quotidiens, dont la plupart sont souvent dépourvus de toute pensée et de toute logique.


Une telle pratique a pour conséquence de dégrader le discours public dans la poursuite du bien commun et du bien-être général et de l’abaisser au niveau d’une entreprise privée frivole, où l’expertise, la recherche et la compétence peuvent facilement être remplacées par l’improvisation, l’arbitraire fantaisiste et la charlatanerie. Dans un tel climat, seul le court terme compte, au détriment de la planification à long terme.

Conclusion

Tout cela nous mène à la conclusion suivante : les méthodes de Trump ne sont pas la bonne façon de diriger un gouvernement efficace. Nonobstant la Constitution américaine et ce qu’elle dit quant au besoin  d’avoir des « freins et des contrepoids » entre les différentes branches du gouvernement, le président Donald Trump a de facto mis de côté le Congrès américain et les fonctionnaires des différents ministères. Il a même mis à l’écart son propre cabinet des ministres, dont les réunions formelles ont été peu nombreuses et ont davantage servi à le mettre en valeur qu’à autre chose. Une telle dérive autoritaire constitue, à mon avis, une grande menace pour la démocratie américaine.

Aux États-Unis, une telle centralisation du pouvoir entre les mains d’un seul homme aura forcément de graves conséquences politiques, tant pour le gouvernement du jour que pour ceux qui suivront dans l’avenir.

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Rodrigue Tremblay est professeur émérite d’économie à l’Université de Montréal et un ancien ministre dans le gouvernement québécois.

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Il est l’auteur du nouveau livre « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 » Éditions Fides, Montréal, Qc, ISBN : 978-2-7621-4218-1 (dans les librairies à compter du 12 septembre).

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Mis en ligne, le vendredi 17 août 2018.
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© 2018, Prof. Rodrigue Tremblay, économiste.

















Donald Trump est-il un nouveau Herbert Hoover

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Mardi, le 5 juin 2018
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Donald Trump est-il un nouveau Herbert Hoover, avec sa politique d'isolationnisme et de protectionnisme ?
Auteur du livre « Le nouvel empire américain » et du livre « Le Code pour une éthique globale ».

« Considérer les importations [américaines] d’automobiles comme une menace à la sécurité nationale serait une catastrophe économique auto-infligée pour les consommateurs américains, les concessionnaires et les employés des concessionnaires. » Cody Lusk, président de l'American International Automobile Dealers Association, le mercredi 23 mai, 2018.

« Beaucoup de pays ont eu recours au protectionnisme douanier quand leurs économies allaient mal. Cela ne fonctionne presque jamais. Mais Donald Trump serait le premier dirigeant à le faire quand l'économie est en plein essor. Il essaie de résoudre un problème qui n’existe pas. L'industrie automobile américaine est en bonne santé. » Rufus Yerxa, président du National Foreign Trade Council, le mercredi 23 mai, 2018.

« La dépression de 1929 était si généralisée, si profonde et si longue parce que le système économique international était déstabilisé due à l'incapacité du gouvernement britannique et au refus des États-Unis d'assumer la responsabilité de le stabiliser en s'acquittant de cinq fonctions :
(1) Maintenir un marché relativement ouvert pour les marchandises excédentaires;
(2) fournir des prêts anticycliques à long terme, ou à tout le moins des prêts à long terme, stables ;
3) assurer un système de taux de change relativement stable ;
(4) faire en sorte de coordonner les politiques macroéconomiques ;
(5) servir de prêteur de dernier recours en actualisant ou en fournissant des liquidités en cas de crise financière. » Charles Kindleberger (1910-2003), historien économique américain, et auteur du livre La Grande Crise mondiale 1929-1939, 1973, (révisé et complété en 1986).

« Lorsque tous les pays se tournèrent vers la protection de leurs intérêts particuliers, l'intérêt public mondial tomba à l'eau et avec lui les intérêts privés de tout le monde. » Charles Kindleberger (1910-2003), historien économique américain et auteur de La Grande Crise 1929-1939, (1973, révisé et complété en 1986).

Le président étasunien Donald Trump semble orienter ses politiques de manière à isoler l’économie américaine des économies voisines, et même de l’économie mondiale, et semble ainsi disposé à rompre avec trois quarts de siècle de coopération économique plus étroite entre les pays, telle qu’élaborée après la Seconde Guerre mondiale. Ce faisant, il y a un danger réel que le système économique international soit structurellement déstabilisé pour des années à venir, ce qui ne signifie pas qu’un tel système n’ait guère besoin de subir des réformes.

Ce que de nombreux économistes appréhendent, c’est cette approche de Trump en matière de coopération économique internationale — ou absence de coopération — laquelle semble être un dangereux retour aux années ’30. — Si son gouvernement allait poursuivre sur cette lancée, cela pourrait se traduire par d’importants effets de distorsion des échanges internationaux et provoquer des dislocations économiques dans de nombreux pays, avec des conséquences économiques et industrielles fortement négatives, tant pour l’économie américaine que pour les autres économies industrielles, dont une grande part de la présente prospérité repose sur les échanges internationaux.

En effet, compte tenu de la forte interdépendance des économies modernes et de la coopération technologique et industrielle qui s’est tissée entre elles au cours des dernières décennies, grâce à une forte expansion du commerce international réciproque, la perspective d’un retour en arrière pourrait s’avérer fort risquée et pourrait s’accompagner de conséquences économiques graves, possiblement très graves.

Donald Trump : un apprenti sorcier dans le commerce international ?

Est-il possible que le président américain Donald Trump se révèle être une sorte d’apprenti sorcier, eu égard à sa politique commerciale protectionniste ? Ce politicien semble, en effet, se complaire à provoquer des conflits commerciaux avec les autres pays industriels, allant du Canada, en passant par l’Europe, jusqu’à la Chine. Ce faisant, il pourrait déclencher une série d’événements, lesquels pourraient s’avérer être impossibles à contrôler ou à arrêter une fois mis en marche, avec des conséquences économiques très négatives. Quelles conséquences ? Ce pourrait être une sévère récession économique, du genre de celle vécue en 2008-2009 avec la Grand Récession, ou, potentiellement, dans le cas le plus extrême, ce pourrait mener à une dépression économique, semblable à celle que le monde a connue avant la Seconde Guerre mondiale.

En effet, pendant la grande dépression de 1929-1939, le commerce international, mesuré en dollars, chuta de 65 %, la production totale des États-Unis baissa de 47 %, les salaires de 42 % et le taux de chômage atteignit le niveau de 25 %. Ce fut véritablement un désastre économique, causé en grande partie par de mauvaises politiques économiques. Qui voudrait répéter une telle catastrophe ?

Donald Trump est-il prêt à répéter les erreurs des années 1930 ?

Aujourd'hui, la plupart des gens ont compris que le propriétaire d’hôtels et de casinos Donald Trump est un individu égocentrique à l’extrême, lequel gère le gouvernement américain comme il le faisait pour sa propre entreprise, alors qu’il était considéré dans le monde immobilier de New York être un opérateur impitoyable. Selon ses biographes, Trump était toujours à l’affût pour tirer la couverture de son côté et il n’hésitait pas à violer des règles et des contrats, lorsque cela pouvait faire son affaire. — Cependant, un gouvernement n’est pas une entreprise privée. Le citoyen Donald Trump n’a aucun titre de « propriété » sur le gouvernement américain. Celui-ci appartient au peuple américain et sa fonction première consiste à mettre en œuvre des politiques qui favorisent le bien commun, et non les intérêts privés d’un politicien mégalomane, ou ceux des membres de sa famille ou de ses donateurs électoraux.

Nous avons une idée de la pensée économique tordue de Donald Trump, si nous considérons ce qu’il a dit, en mars dernier, quand il a déclaré, dans un médium social, que « les guerres commerciales internationales sont bonnes et faciles à gagner » ! Je n’ai jamais entendu une déclaration aussi scandaleuse et aussi irresponsable sortir de la bouche d’un chef d'État, quoique dans le cas de Trump, cela semble être devenue monnaie courante.

Trump semble ignorer les leçons de l’histoire et de l’économie. Il ne semble pas avoir la moindre idée de la façon dont le commerce international et l’investissement international fonctionnent. De même, il ne semble pas comprendre que la raison première pour laquelle le dollar américain sert de moyen de paiement international largement accepté, et de devise clé pour les banques centrales de beaucoup de pays, est la conséquence directe de la politique américaine qui, dans le passé, visait à promouvoir des relations économiques internationales harmonieuses et multilatérales. C’est une position privilégiée qui a permis aux États-Unis de retirer des avantages économiques et financiers considérables.

Les idées économiques du président étasunien Donald Trump sont primitives, obsolètes et mercantilistes. Prenons, par exemple, sa prétention absurde selon laquelle un pays ne peut sortir « gagnant » d’une relation commerciale, à moins de dégager un excédent commercial avec tout le monde. Dans un contexte de commerce multilatéral, cela est impossible, en pratique. En effet, un pays peut enregistrer des excédents dans sa balance extérieure courante avec quelques pays, mais il est normal qu’il ait aussi des déficits avec d’autres pays. C’est là une conséquence normale du commerce multilatéral, si nous supposons, pour l’instant, une absence de mouvements de capitaux entre les pays.

Cependant, quand un pays peut faire appel à l’épargne internationale pour financer ses investissements au-delà de ses épargnes intérieures, comme c’est le cas de nos jours, cela lui permet d’avoir un excès d’investissements intérieurs par rapport à son épargne intérieure (sans inflation), et de stimuler ainsi son économie. En contrepartie des entrées nettes de capitaux, il enregistrera un déficit dans sa balance courante extérieure et ses importations annuelles de biens et de services dépasseront ses exportations. En effet, quand un pays emprunte des capitaux de l’étranger, sa dette extérieure nette s’accroît, mais cela lui permet de financer une hausse dans ses importations au-delà de ses exportations et d’accroître ses investissements. Ce faisant, le pays accroît sa dette extérieure nette (le passif moins les actifs du pays vis-à-vis le reste du monde), mais bénéficie d’une croissance économique accrue.

Or, à la fin de 2017, les États-Unis avaient une dette extérieure nette qui atteignait 7 845,8 milliards de dollars. Si le gouvernement de Donald Trump voulait sérieusement que l’économie américaine dégage un excédent commercial, plutôt qu’un déficit, dans sa balance courante extérieure, il devrait cesser lui-même demprunter massivement auprès d’autres pays pour financer son déficit budgétaire ($ 400 milliards en 2018), et il devrait prendre les mesures appropriées pour accroître l’épargne intérieure de manière à financer la totalité des investissements intérieurs américains.

Si les États-Unis sont un emprunteur net d’épargne étrangère, au cours d’une année donnée, ils doivent nécessairement enregistrer un déficit dans leur balance courante extérieure. Et, ce ne sont pas les incantations des politiciens américains qui peuvent changer quoi que ce soit à cette situation.

Le principe général ici est que la balance des paiements d’un pays s’équilibre toujours et qu’il y a un ajustement économique, (à travers les taux d’intérêt, les taux de change et les revenus), qui fait en sorte que ce soit le cas.

Qu’un individu, en position de chef d’état d’un important pays comme les États-Unis, ne semble pas comprendre ces principes économiques et comptables élémentaires, est un véritable scandale.

Donald Trump perd les pédales lorsqu’il parle de commerce international et veut hausser les taxes frontalières étasuniennes

Le jeudi 31 mai 2018 passera peut-être à l’histoire comme la date à laquelle Donald Trump déclencha une guerre commerciale à l’encontre de nombreux pays alliés, comme c’est le cas du Canada, membre du NORAD, et comme c’est aussi le cas de nombreux pays européens, membres de l’OTAN. Trump a aussi eu le culot de prétendre qu’il se lançait dans une guerre des tarifs pour des motifs de « sécurité nationale », ce qui n’est pas loin d’être une énorme supercherie, comme Trump en est capable car, pour lui, la fin justifie les moyens. En effet, Trump a fait reposer ses décisions sur un obscur article légal, l’article 232 de la loi commerciale américaine de 1962 (le ‘Trade Expansion Act’ de 1962), afin de n’avoir pas à soumettre ses décisions controversées à l’approbation du Congrès américain.

Dans le cas du Canada, l’une des demandes de Trump pour le maintien de la Zone de libre-échange nord-américaine de 1994 (ALÉNA) est d’insérer une clause temporelle pour mettre  automatiquement fin à l’accord commercial pour le renégocier, à tous les cinq (5) ans. Considérant que les entreprises planifient leurs investissements vingt ou trente ans à l’avance, seules des intentions malveillantes ou malicieuses pourraient expliquer pourquoi une telle demande aussi peu réaliste a pu être envisagée.

Quelles sont les conséquences négatives probables d’une guerre commerciale généralisée pour ses participants ?

- Tout d’abord, les industries exportatrices américaines, leur production et leur emploi seront fortement pénalisés et perturbés par les nouvelles taxes frontalières et les taxes similaires imposées par les autres pays, en représailles, sur les exportations américaines.
- Deuxièmement, les industries importatrices des États-Unis feront face à des prix plus élevés pour leurs approvisionnements, ce qui augmentera les prix pour les consommateurs et augmentera le taux d’inflation pour toute l’économie. N’oublions pas que les taxes à la frontière sont des taxes, et elles sont finalement payées par les consommateurs lorsqu’ils achètent des biens, allant des achats de jeans jusqu’à l’achat de maisons.
- Troisièmement, les entreprises américaines qui ont des installations à travers monde verront leur chaîne d’approvisionnement perturbée. Elles peuvent également faire face à un climat réglementaire moins favorable dans certains pays, en raison des politiques économiques hostiles de l’administration Trump. — Leur ligne de profit devrait en souffrir. Par exemple, pour l’année 2012 (dernière année pour laquelle des données sont disponibles), les sociétés américaines ont déclaré des bénéfices réalisés par leurs filiales étrangères de l’ordre de plus de mille milliards $. Les investisseurs américains ont bénéficié directement de ces revenus étrangers des filiales américaines.
- Quatrièmement, une hausse intérieure de l’inflation se traduira inévitablement par des taux d’intérêt plus élevés, laquelle hausse pourrait, tôt ou tard, faire dérailler le marché boursier, avec des pertes à prévoir possiblement fort importantes.
- Cinquièmement, à mesure que l’incertitude économique gagnera en intensité, les entreprises pourraient retarder leurs investissements, avec un danger de spirale économique à la baisse, un déclin de la productivité, des revenus abaissés, une contraction de l’emploi et des baisses dans les dépenses de consommation.
Les autres pays subiront des contractions similaires dans leurs économies de sorte que les répercussions multipliées seront mondiales.

C'est là un sombre scénario que le monde a déjà vécu dans le passé et que personne ne voudrait répéter. Pour ma part, je ne connais aucun économiste qui conseillerait un plan d’action comme celui que l’administration Trump semble vouloir entreprendre.

Ceux qui ignorent l’histoire sont condamnés à la répéter

En effet, les attaques frontales de l’administration républicaine Trump contre le commerce multilatéral semblent aussi irresponsables et risquées que la politique protectionniste du gouvernement républicain de Herbert Hoover, adoptée officiellement, le 17 juin 1930. Ce fut à cette date, en effet, que le président Hoover signa la fameuse Loi Smoot-Hawley, une loi qui imposait de lourdes taxes à l’importation et qui résulta en une baisse brutale des importations américaines. Cette politique protectionniste de l’administration Hoover provoqua une série de représailles commerciales de la part des autres pays, et elle contribua fortement à contracter le volume du commerce international. Le résultat fut de transformer une récession économique en une dépression économique mondiale qui dura dix ans.

Il est relativement facile pour les politiciens de déclencher une guerre commerciale. C’est beaucoup plus difficile d’y mettre un terme. Donald Trump n’a aucune connaissance ou compétence en matière d’économie et de finance internationales, et il ignore probablement aussi les dommages que l’administration républicaine Herbert Hoover a fait subir à l’économie américaine, quand il a précipité une baisse du commerce international et contracté les flux financiers internationaux.

Que Donald Trump veuille répéter, 88 ans plus tard, les erreurs de l’administration Hoover est difficile à comprendre. [N.B. : Le Président Herbert Hoover (1874-1964) fut rondement défait par Franklin D. Roosevelt (1882-1945), lors de l’élection présidentielle de 1932]. En effet, pourquoi Donald Trump voudrait-il épouser la dangereuse doctrine de l’isolationnisme économique et, tôt ou tard, celle de l’isolationnisme politique pour les États-Unis, avec ses attaques à l’emporte-pièce et mal avisées contre le commerce international, et risquer ainsi la prospérité de économie mondiale ? Il devrait savoir qu’en ce faisant, il fera beaucoup de tort à l’économie américaine, aux sociétés américaines, aux travailleurs américains et aux consommateurs américains, ainsi qu’à l’économie mondiale.

En fait, Trump risque rien de moins que de détruire le système de coopération économique internationale, érigé après la Seconde Guerre mondiale, lequel a été immensément profitable aux États-Unis, et lequel a permis d’élever le niveau de vie, non seulement aux États-Unis, mais dans beaucoup d’autres pays. Les sociétés américaines et les banques américaines, et leurs employés, ont particulièrement bénéficié des économies d'échelle, de la spécialisation économique et des gains de productivité (la baisse des coûts de production) que l’ouverture et la stabilité des marchés ont permis.

Les motivations politiques partisanes de Donald Trump

Pourquoi l’administration Trump voudrait-elle emprunter la voie fort risquée du protectionnisme des années 1930 ? Ce n’est certainement pas pour des motifs économiques immédiats, puisque l’économie américaine fonctionne présentement à plein... À moins, bien sûr, que ce qui guide vraiment Donald Trump soit une obsession politique personnelle à mesure que l’on se rapproche des élections américaines de mi-mandat de novembre prochain. Les sondages indiquent, en effet, que les politiques fiscales de Trump et d’autres politiques mises de l’avant au profit des ploutocrates, tout en augmentant la dette publique, ne sont pas très populaires parmi la population en général.

C’est pourquoi, un recours à des politiques commerciales populistes pourrait offrir aux Républicains, du moins à court terme et dans quelques états en perte de vitesse industrielle, une possible bouée de sauvetage électorale. En d’autres termes, Donald Trump et le Parti républicain pourraient penser bénéficier politiquement d’une montée du nationalisme économique et du protectionnisme douanier, dans quelques états industriels clés. Ce ne serait pas avant plusieurs mois que les effets pervers d’une guerre commerciale apparaîtront aux yeux du public américain.

Si cela était le cas, ce serait un exemple d’opportunisme politique dans le but d’engranger des gains politiques partisans. Ce serait un cas de gain politique à court terme, au prix d’une douleur économique à plus long terme.

Conclusion

La conclusion est inéluctable. Ce serait fort irresponsable pour Donald Trump de déclencher une guerre commerciale, notamment contre des pays alliés, alors que l’économie américaine est déjà en pleine phase de prospérité. Règle générale, les politiciens ne devraient pas jouer avec l’économie à des fins politiques partisanes.

La plupart des Américains, qu’ils soient travailleurs ou consommateurs, devront payer un prix élevé lorsque les entreprises américaines subiront le contrecoup des nouvelles taxes douanières et devront hausser leurs prix. La même chose se produira dans les autres pays victimes des taxes américaines à l’importation. Le protectionnisme a déjà été essayé et cela ne fonctionne pas.

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Rodrigue Tremblay est professeur émérite d’économie à l’Université de Montréal et un ancien ministre dans le gouvernement québécois.

On peut le contacter à l’adresse suivante : rodrigue_tremblay@yahoo.com.



Il est l’auteur du nouveau livre « La régression tranquille du Québec (1980-2018)»
et des livres « Le nouvel empire américain » et « Le Code pour une éthique globale  ».

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Mis en ligne, le mardi, 5 juin 2018.
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