Les suites économiques de la guerre contre la pandémie : inflation, récession, déflation, stagflation ou stagnation séculaire ?

 

Le jeudi 8 juillet 2021

Les suites économiques de la guerre contre la pandémie : inflation, récession, déflation, stagflation ou stagnation séculaire ?

Par le Professeur Rodrigue Tremblay

(Auteur du livre géopolitique « Le nouvel empire américain », de son livre sur la moralité « Le Code pour une éthique globale » et de son livre historique « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 »)


«  Le meilleur moyen de détruire le système capitaliste est de débaucher la monnaie. Par un processus inflationniste continu, le gouvernement peut confisquer, secrètement et sans être vu, une partie importante de la richesse de ses citoyens. »

John Maynard Keynes (1883-1946), économiste britannique, 1936.


«  Toutes les crises financières mettent en cause des dettes qui, d'une manière ou d'une autre, deviennent dangereusement décalées par rapport aux moyens de paiement disponibles. »

John K. Galbraith (1908-2006), économiste américain, né au Canada, en 1994.


«  Tôt ou tard, il se produira un krach boursier et ce sera peut-être catastrophique. Il se produira un cercle vicieux et cela débouchera sur une grave dépression économique. Il y aura possiblement une ruée vers la vente qui dépassera tout ce que la Bourse n'a jamais vu. Les investisseurs les plus sages seront ceux qui auront diminué leurs dettes. »

Roger Babson (1875-1967), entrepreneur et économiste américain, le 5 septembre 1929.


Après quarante ans de désinflation et de baisse des taux d'intérêt, il règne présentement une certaine confusion quant à savoir si cette longue baisse dés-inflationniste est sur le point de prendre fin et d'être remplacée par une période de hausses des salaires réels, des prix et des taux d'intérêt.


Cela pourrait certes être le cas dans la foulée de la présente reprise économique post pandémique. En effet, on peut prévoir, à plus long terme, un contexte d'importants changements démographiques, tandis que la mondialisation économique et financière continuera de montrer des signes d'essoufflement, et pourrait même s'inverser dans les années à venir.


Ces changements produiront des chocs négatifs sur l'offre de main-d'œuvre et s'accompagneront de chocs à la hausse sur les prix. Tout cela, bien sûr, dans le contexte de changements climatiques importants et des coûts croissants pour s'y adapter.


De même, il est possible que les plus importantes économies subissent à plus court terme une inflation rampante, comme cela s'est produit dans le passé après une grande guerre.


Après la Seconde Guerre mondiale, par exemple, la période de six années de reconstruction de 1946 à 1951 a connu un taux d'inflation moyen de 6,4 %, aux É.U., résultat d'une combinaison d'une inflation par la demande et d'une inflation par les coûts. Plusieurs gouvernements et leurs banques centrales avaient injecté beaucoup d'argent dans l'économie pendant la guerre, mais à cause du rationnement de la consommation, les gens n'étaient autorisés à dépenser qu'une partie de leurs revenus, ce qui les forçait à économiser une plus grande partie de ces revenus. En conséquence, les taux d'épargne étaient très élevés. Après la guerre, il y avait donc beaucoup de demande refoulée et l'augmentation des dépenses fit bondir les prix.


De même, la reconversion de nombreuses usines à la production de biens privés impliqua des coûts additionnels, ce qui se répercuta aussi dans les prix.


À l'époque, une forte pression démographique, causée par l'avènement du 'baby-boom' d'après-guerre, et des prêts hypothécaires facilement accessibles, firent flamber les prix de l'immobilier.


De nos jours, dans la foulée de la guerre globale contre la pandémie de 2020-2021, le marché immobilier est de nouveau en pleine exubérance. La cause est encore une fois démographique, conséquence de niveaux très élevés d'immigration. De généreux programmes publics de soutien des revenus et des taux hypothécaires exceptionnellement bas contribuent aussi à la surchauffe.


ᐧ Des déficits publics et des dettes publiques en expansion, et des politiques monétaires ultra laxistes de la part des banques centrales


Afin de lutter contre les dommages économiques causés par la pandémie de 2020-2021 et les blocages économiques qui ont suivi, les gouvernements des plus grandes économies se sont lancés dans des programmes agressifs de soutien du revenu, de déficits gonflés et d'endettement public accru, combinés à une politique d'expansion monétaire de la part des banques centrales.


C'est ainsi, par exemple, que la dette nationale de l'État fédéral américain (à l'exclusion des dépenses anticipées de la sécurité sociale et de l'assurance-maladie, lesquelles ne sont pas comptabilisées) est passée de 22 700 millards de dollars en 2019 à 28 200 milliards de dollars en mai 2021, soit une augmentation de 24 % et un niveau qui dépasse le 100 % du PIB étasunien annuel.


Aux États-Unis également, comme elle l'avait fait pendant la Grande récession de 2008-2009, la Fed a acheté des quantités massives de titres du Trésor et de titres adossés à des créances hypothécaires, avec de la monnaie nouvellement imprimée. En effet, en date du 15 mars 2020, la Fed a annoncé qu'elle comptait acheter au moins 500 millards de dollars de titres du Trésor et 200 milliards de dollars de titres adossés à des créances hypothécaires garantis par le gouvernement, au cours des « prochains mois ».


Et il y a quelques mois, plus précisément en décembre 2020, la Fed a réitéré sa politique d'achat mensuel d'au moins 120 milliards de dollars d'obligations du Trésor et de titres adossés à des créances hypothécaires (80 milliards de dollars de dette publique et 40 milliards de dollars de titres adossés à des créances hypothécaires), et ce « jusqu'à ce que l'économie retrouve le 'plein emploi' ».


Cependant, la définition du « plein emploi » pourrait poser problème, car des millions de travailleurs ont décidé de quitter le marché du travail, ou de prendre leur retraite pour de bon, pendant la pandémie et le ralentissement économique.


Ainsi, la force ouvrière pourrait être plus petite aujourd'hui qu'avant la pandémie, ce qui entraînerait un marché du travail plus tendu et des pénuries de main-d'œuvre dans certains secteurs parce que, aux dires des employeurs, certains travailleurs 'ne veulent tout simplement pas travailler', si ce n'est pas du télétravail. Par conséquent, peu importe combien de temps la Fed maintiendra les taux d'intérêt au plancher, ce ne sont pas tous les emplois perdus pendant la récession pandémique qui reviendront.


ᐧ Le danger des bulles financières


Il n'en demeure pas moins que les achats massifs de titres par la Fed ont poussé les taux d'intérêt à court terme au plancher, tout en maintenant les taux d'intérêt à long terme artificiellement bas. Ce faisant, la Fed (et d'autres banques centrales) a créé des bulles financières sur les marchés des obligations, des titres boursiers et de l'immobilier. Et lorsque ces bulles éclateront, une grave récession pourrait logiquement s'en suivre.


La politique monétaire ultra laxiste de la Fed en matière de liquidités excédentaires a également entraîné la situation inhabituelle de banques inondées de liquidités en trop qu'elles ne peuvent prêter de manière rentable. Elles n'ont donc aucun autre choix que d'en déposer la majeure partie à la Fed, sous la forme de réserves excédentaires. En date du 2 juin 2021, le total des dépôts des banques américaines s'élevait à 15 802,6 milliards de dollars (non désaisonnalisés), contre seulement $13 912,2 milliards en mars 2020, soit une augmentation de 12 %.


Le signe évident d'une politique monétaire ultra laxiste se reflète dans la taille du bilan de la Fed. Ce dernier a explosé pendant la pandémie, passant de 4,17 billions de dollars (trillions en anglais) à la fin de décembre 2019, à 7,95 billions de dollars en juin 2021, un bond prodigieux de 90 %.


Une politique monétaire ultra laxiste pendant trop longtemps risque de générer de l'inflation, quoique ce ne soit pas inéluctable. En effet, quand une économie est déjà en récession ou en période de ralentissement économique, une telle politique d'injection de grandes quantités de liquidités peut faire plonger l'économie dans une trappe de liquidités.


ᐧ Une trappe de liquidité et une trappe d'endettement


Voici comment je définis le phénomène de trappe de liquidité de John Maynard Keynes dans mon manuel de macroéconomique intermédiaire :


La situation monétaire qui prévaut quand le taux d'intérêt à court terme est à un niveau plancher et que tous anticipent une baisse du prix des obligations et une hausse des taux d'intérêt, de sorte que tout accroissement additionnel de la masse monétaire par la banque centrale n'est pas dépensé mais est thésaurisé.


Pour sortir une économie d'une trappe de liquidité, une banque centrale doit progressivement mettre fin à ses achats de titres et laisser les taux d'intérêt remonter lentement. À l'inverse, la politique budgétaire doit devenir plus agressive en stimulant les investissements et la demande globale.


Présentement, les banques centrales des plus grandes économies sont dans une impasse, car leur politique persistante de taux d'intérêt artificiellement affaissés — avec même des taux d'intérêt négatifs en Europe —  a non seulement créée une trappe de liquidité, elle a également encouragé une hausse généralisée de l'endettement, créant possiblement une trappe d'endettement lorsque les taux d'intérêt repartiront à la hausse.


ᐧ Une trappe d'endettement pour les politiques monétaires laxistes


C'est alors que les banques centrales pourraient se voir confrontées à une situation d'aléa moral ou à une trappe d'endettement.


Ainsi, quand une banque centrale adopte pendant une longue période une politique monétaire laxiste et maintient des taux d'intérêt au plancher et même négatifs, elle incite non seulement les gouvernements, mais aussi les entreprises et les consommateurs, à assumer des niveaux d'endettement de plus en plus élevés, voire excessifs. C'est un peu ce que vit le Japon, dont l'économie est enlisée dans la déflation et dans la stagnation économique depuis plus d'un quart de siècle.


Or, tant en Europe qu'en Amérique du nord, les banques centrales poursuivent depuis 2008, et encore davantage depuis mars 2020, des politiques monétaires d'assouplissement quantitatif (QE) très agressives et de taux d'intérêt artificiellement affaissés, suivant en cela la politique monétaire japonaise.


À titre d'exemple, aux États-Unis, comme dans la plupart des pays développés tel le Canada, la dette hypothécaire totale est excessivement élevée, même si certaines autres catégories d'endettement, comme la dette sur les cartes de crédit, ont quelque peu diminué.


C'est pourquoi les banques centrales risquent d'être aux prises à un piège de l'endettement, et elles ont peut-être raison de craindre que toute poussée des taux d'intérêt vers un niveau plus normal ne déclenche une vague de faillites, et que cela nuise à l'économie. Les banques centrales se retrouveraient alors prisonnières de leur propre politique monétaire ultra laxiste.


ᐧ L'analyse cyclique du marché immobilier : le cycle de Kuznets


Aux États-Unis, et tout particulièrement pour les états de la Floride et de la Californie, pour des raisons démographiques, le cycle des prix de l'immobilier de Kuznets, d'une durée de 18 ans (de sommet à sommet ou de creux à creux), joue un rôle passablement fiable. Les sommets précédents de ce cycle se sont produits en 1987 et en 2005, tandis que les creux ont eu lieu en 1993 et en 2011.


Si ce cycle allait se répéter aujourd'hui comme dans le passé (avec des hausses de prix sur une période de 12 ans et des contractions de prix étalées sur 6 ans), l'année 2023 pourrait marquer un sommet immobilier majeur. Un tel sommet coïnciderait avec l'engagement du président de la Fed, Jerome Powell, de garder les taux d'intérêt à des niveaux plancher, et cela jusqu'en 2023. Cela concorderait parfaitement avec la logique du cycle de Kuznets.


ᐧ Quelles seront les conséquences en termes d'inflation future, de récession, de déflation, de possible stagflation et même de « stagnation séculaire » ?


Gardons à la mémoire que le sommet des prix de l'immobilier en 2005 a donné suite à la 'crise des subprimes' en 2007-2008, suivie de la Grande récession de 2008-2009, deux crises dans lesquelles la Fed a une part importante de responsabilité.


Or, seize ans plus tard, il semblerait que la Fed étasunienne veuille soutenir des bulles financières jusqu'en 2023, avec la poursuite de ses achats mensuels de titres et de sa politique monétaire ultra laxiste. Par conséquent, l'inflation devrait continuer à se faire sentir pendant encore plusieurs mois.


Cependant, lorsque la banque centrale étasunienne mettra fin à son programme d'achat et laissera les taux d'intérêt s'ajuster à la hausse, ce sera le signe que la bulle obligataire et la bulle immobilière seront sur le point de prendre fin. La bulle boursière ne devrait pas non plus durer beaucoup plus longtemps. En bout de ligne, l'histoire enseigne qu'après des bulles spéculatives importantes, il s'en suit généralement une importante récession économique.


ᐧ Conclusion


Les années à venir devraient voir des inversions majeures de certaines tendances économiques importantes, notamment au chapitre de la démographie et de la mondialisation économique et financière. La période 2023-2025 est particulièrement à surveiller de près. Elle pourrait annoncer l'avènement d'une période de stagflation, c'est-à-dire une période de croissance économique lente, d'augmentation des impôts et d'inflation rampante par les coûts.


En effet, il faut prévoir après cette période des changements démographiques importants, car la période 2023-2029 verra les derniers baby-boomers prendre leur retraite du marché du travail. Les gouvernements pourraient aussi être confrontés à une crise budgétaire post pandémique importante, résultat de l'explosion de la dette publique et de l'accroissement des coûts des soins hospitaliers pour une population vieillissante.


En raison du choc démographique qui s'annonce, des pénuries de main-d'œuvre devraient perdurer, exerçant une pression à la hausse sur les salaires réels. Les entreprises se verront forcées d'accélérer leur recours à l'automatisation, à la robotisation et à l'intelligence artificielle dans de nombreuses industries. Un tel déplacement contribuera à réduire la demande pour certaines catégories de travailleurs et cela sera de nature à garder leurs salaires sous contrôle.


Il ne faut pas compter sur une immigration massive pour résoudre une pénurie de main-d'œuvre, sauf dans certains secteurs ou sous-secteurs bien identifiés et requérant des compétences spécifiques, car les généreux programmes d'accueil de réfugiés et les programmes de regroupement familial dans de nombreux pays accroissent davantage la demande de main-d'œuvre que l'offre de main-d'œuvre, en plus d'être une source de problèmes sociaux.


Enfin, il faut également garder à l'esprit que l'année 2029 marquera l'anniversaire centenaire du début de la Grande Dépression (1929-1939). Cela pourrait relancer les discussions chez les économistes concernant l'avènement d'une période de « stagnation séculaire », sous l'influence des facteurs structurels négatifs que sont le vieillissement des populations et la régression anticipée dans le phénomène de la mondialisation économique et financière.


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Le Prof. Rodrigue Tremblay
 est professeur émérite d'économie à l'Université de Montréal et lauréat du Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018 "La régression tranquille du Québec, 1980-2018", (Fides). Il est titulaire d'un doctorat en finance internationale de l'Université Stanford.



On peut le contacter à l'adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com

Il est l'auteur du livre de géopolitique  "Le nouvel empire américain" et du livre de moralité "Le Code pour une éthique globale", de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé "La régression tranquille du Québec, 1980-2018".

Site internet de l'auteur : http://rodriguetremblay.blogspot.com

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Mis en ligne, le jeudi, 8 juillet 2021

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© 2021 Prof. Rodrigue Tremblay











Les cryptomonnaies numériques non réglementées vs les monnaies nationales réglementées : y a-t-il un danger ?

 

Mardi, le 11 mai 2021

Les cryptomonnaies numériques non réglementées vs les monnaies nationales réglementées : y a-t-il un danger ?

Par le Professeur Rodrigue Tremblay

(Auteur du livre géopolitique « Le nouvel empire américain », de son livre sur la moralité « Le Code pour une éthique globale » et de son livre historique « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 »)


«  J'en suis arrivé à la conclusion que la réticence des économistes à discuter sérieusement de ce qui est véritablement devenu un problème crucial de notre temps est due à une certaine timidité de leur part d'accepter de se salir les mains en passant des questions étroitement scientifiques pour aborder des questions qui touchent davantage aux valeurs. » Friedrich Hayek (1899-19920, (dans une conversation, le 9 février 1978).


« L'inflation est de tous les temps et dans tous les pays un phénomène monétaire, en ce sens qu'elle n'est et ne peut être générée que par une augmentation plus rapide de la quantité de monnaie en circulation que les quantités produites de biens et de services. » Milton Friedman (1912-2006)., (dans The Counter-Revolution in Monetary Theory', 1970).


« Il n'y a pas de moyen plus subtil et plus certain de renverser les fondements d'une société que de débaucher la monnaie. Le processus engage toutes les forces cachées des lois de l'économie du côté de la destruction, et le fait de telle sorte que pas un homme sur un million n'est en mesure de le diagnostiquer. » John Maynard Keynes (1883-1946). (in 'Les conséquences économiques de la paix', 1919).


Il y a quelques années, dans la foulée de la crise financière de 2007-2008, des personnes averties, dont l'identité se cache derrière le pseudonyme de « Satoshi Nakamoto », conçurent un système de paiements électronique décentralisé, indépendant du système bancaire traditionnel. Il repose sur une nouvelle forme de 'monnaies' numériques ou 'monnaies électroniques', les  « cryptomonnaies ».  Il s'agit d'un phénomène qui prend de l'importance et certains l'ont associé à une sorte de nouvelle ruée vers l'or virtuel, au 21e siècle.


Les « monnaies » numériques privées ont peu de ressemblance avec les monnaies nationales traditionnelles, lesquelles sont émises et supervisées par un gouvernement et une banque centrale et ont cours légal pour compléter des transactions d'achat ou de vente. Les cryptomonnaies électroniques, en effet, ne sont pas réglementées, elles n'ont pas de contrepartie physique, tel qu'une quantité d'or ou d'argent, et elles n'ont pas de cours légal dans un pays en particulier, afin de pouvoir servir de moyens de paiement. Il s'agit d'un phénomène entièrement privé.


En fait, l'offre des 
« cryptomonnaies » numériques repose essentiellement sur une rareté créée artificiellement par des modèles mathématiques et une technologie de comptabilité. La demande vient surtout de spéculateurs qui espèrent voir leur prix monter avec l'achat pyramidal d'autres acheteurs, et ainsi de suite. Elles ne peuvent être transigées et servir de moyens de paiement que dans un cadre fort restreint, soit celui d'un réseau électronique de logiciels ou de registres décentralisés, avec l'aide de puissants ordinateurs et de l'Internet.


On retrouve aujourd'hui quelques 7 000 de ces cryptodevises dans le monde délétère de la Toile. Elles ont créé un terrain de jeu fertile pour de gros et petits spéculateurs, en plus d'être un moyen pratique d'effectuer des transactions financières internationales, en toute anonymité. Fait à noter, même des entreprises commerciales, telle que Facebook, envisagent de lancer leur propre monnaie virtuelle.


ᐧ La première cryptodevise a été le Bitcoin avec la technologie 'blockchain' (une chaine de blocs de données)


La première cryptomonnaie est apparue en 2009 avec le Bitcoin, une « monnaie » numérique privée, décentralisée et internationale, laquelle découle d'une application d'une nouvelle technologie informatisée, à savoir la technologie 'blockchain'. Afin d'en limiter l'offre, le stock maximal d'unités de Bitcoins en circulation a été mathématiquement et électroniquement fixé à 21 millions, de sorte que tout accroissement de la demande au-delà de ce seuil se reflète nécessairement dans des échanges d'unités en existence, ce qui met une forte pression à la hausse sur les prix.


ᐧ Les cryptomonnaies sont le résultat d'un processus complexe


La technologie blockchain utilise des chaînes de blocs informatisées de données, de manière à permettre le stockage et la transmission électronique d'informations consignées dans un grand nombre d'ordinateurs répartis à travers le monde.


En raison de la nature spéculative de chaque cryptomonnaie, son prix, tel que le prix d'un Bitcoin en monnaie traditionnelle, est très volatil. Il peut fluctuer considérablement dans un court laps de temps. Cela ouvre la possibilité que de gros spéculateurs, ayant accès à d'importants capitaux et employant des techniques sophistiquées, puissent manipuler le système et causer des pertes importantes à des spéculateurs plus petits ou moins expérimentés.


Dans une certaine mesure, le marché des cryptomonnaies n'est pas s'en faire penser aux casinos en ligne, non réglementés. Il est devenu fort attrayant pour les spéculateurs de tout acabit. Il peut s'en suivre des bulles de spéculation. Au 17ème siècle, en Hollande, il se produisit une bulle spéculative que l'on a qualifiée de tulipomanie. À un moment donné, par exemple, un seul oignon de tulipe rare pouvait valoir plus que le prix d'une maison !


ᐧ Un obstacle majeur : le processus de création d'unités de cryptomonnaie requiert d'énormes quantités d'énergie


Il y a un inconvénient technique majeur dans le processus de création des unités de cryptomonnaie, et c'est sa consommation d'énormes quantités d'énergie. Plus le nombre de transactions en cryptomonnaies va en croissant, nécessitant un réseau d'ordinateurs toujours plus grand pour résoudre les calculs complexes de la blockchain, plus il faut d'énergie pour les faire fonctionner.

Ainsi, une recherche conduite à l'Université de Cambridge au Royaume-Uni, a conclu que le réseau d'ordinateurs derrière le processus qui consiste à confier à des opérateurs ou à des « mineurs » le soin de créer des unités de la première cryptomonnaie, le Bitcoin, nécessite plus d'énergie électrique que tout l'ensemble de la Hollande, un pays de plus de 17 millions d'habitants, n'en consomme dans une année complète.

À mesure que le phénomène des cryptomonnaies prend de l'ampleur, et que de plus en plus d'ordinateurs sont mis à contribution pour effectuer les opérations de création et de transfert de cryptomonnaie, la consommation d'énergie ira en s'accroissant. Par exemple, il y a quelques années, une seule transaction impliquant le Bitcoin nécessitait autant d'électricité que 80 000 transactions avec la carte Visa. De nos jours, selon le site Web Digiconomist, une seule transaction impliquant le Bitcoin utilise autant d'électricité que 735 121 transactions Visa, (ou 55 280 heures de visionnement sur YouTube). Et cela augmente de jour en jour. Une telle dépendance énergétique pourrait fortement nuire à la viabilité économique à long terme du système des cryptomonnaies.

ᐧ La proposition libertaire de monnaies fiduciaires privées de l'économiste Friedrich Hayek

Au-delà du jargon technique, on doit savoir que l'idée d'un système international de monnaies ou de devises privées, libres de toute intervention gouvernementale, est un vieux rêve libertaire. Il part de l'idée que l'intérêt personnel d'entrepreneurs privés en situation de concurrence peut davantage servir l'intérêt général qu'une intervention gouvernementale, même pour la création de monnaie.

En effet, l'économiste Friedrich Hayek (1899-1992), de l'école autrichienne d'économie, a publié, en 1976, un livre intitulé « Pour une vraie concurrence des monnaies », lequel était un appel assez radical que les gouvernements devaient abandonner la pratique de battre monnaie et plutôt confier cette tâche à des entrepreneurs privés.

À l'époque, l'idée fut assez mal reçue.

Certains y virent une volonté de transférer à des opérateurs privés les revenus qu'un gouvernement et sa banque centrale réalisent avec l'émission d'une monnaie nationale, un procédé appelé seigneuriage. D'autres craignirent que le fait d'avoir de nombreuses monnaies privées en circulation ne crée de la confusion et du chaos dans l'économie. On pensait aussi que des émetteurs privés de monnaie seraient tentés d'en émettre un trop grand volume, et qu'il en résulterait de l'inflation et une perte de pouvoir d'achat pour les détenteurs.

Il y avait aussi la crainte que le gouvernement soit paralysé et qu'il ne puisse intervenir de manière adéquate, en période de crise financière, afin de stimuler la production et l'emploi, en mettant de l'avant une politique monétaire expansionniste, etc.

Certaines des objections soulevées étaient les mêmes que celles qui furent invoquées pour justifier l'abandon de l'étalon-or au cours des années '30, un système monétaire rigide qui liait les monnaies nationales à des quantités d'or. On pensait qu'un tel système avait contribué à provoquer la Grande Dépression (1929-1939).

Pendant quelques trente années, après les Accords de Bretton Woods de 1944, le monde fut placé sous un système de change or, en ayant le dollar américain lié à l'or, mais avec la plupart des autres monnaies nationales liées au dollar américain par des taux de change fixes. Cependant, après le premier choc pétrolier de 1973, le régime de change or fut lui-même remplacé par le système monétaire actuel de monnaies fiduciaires. C'est un système monétaire flexible et réglementé par le gouvernement de chaque pays, lequel est chapeauté par une banque centrale qui a la mission de superviser le système bancaire. De plus, la plupart des monnaies nationales sont reliées entre elles par des taux de change flexibles, de manière à équilibrer la balance externe des paiements.

ᐧ Les gouvernements des principaux pays pourraient commencer à se faire concurrence en adoptant des monnaies numériques officielles et éventuellement interdire les cryptomonnaies privées

Il y a présentement une dizaine de pays qui interdisent déjà le commerce des cryptomonnaies privées sur leur territoire. Cela comprend : la Chine, l'Iran, l'Inde, le Bangladesh, le Maroc, la Thaïlande, l'Ouganda, la Zambie et le Nigéria. Le dernier pays en date à le faire est la Turquie. Ainsi, la banque centrale de Turquie a récemment annoncé qu'elle interdisait l'utilisation de cryptomonnaies privées, telles que le Bitcoin, dans les paiements de biens et de services, une interdiction qui est entrée en vigueur le 30 avril dernier.

La banque centrale turque a mis en garde les spéculateurs en soulignant le manque de surveillance du marché des cryptomonnaies. Elle a également noté que c'était un marché qui se prêtait bien à « des actions illégales en raison de sa structure d'anonymat ». Nul doute que d'autres pays suivront l'exemple de ces pays.

À l'inverse, les gouvernements des grandes nations ont annoncé, soit leur intention de créer leur propre monnaie virtuelle, soit qu'elles étudient sérieusement la possibilité de le faire. De son côté, le gouvernement chinois a déjà annoncé la création d'un yuan numérique à des fins internationales -- lequel pourrait être pleinement opérationnel à temps pour les Jeux Olympiques d'hiver de Pékin, en février prochain.

De toute évidence, la nouvelle monnaie numérique chinoise pour usage international pourrait éventuellement poser un défi au dollar américain, en tant que première monnaie de réserve, et remettre en question la pratique de diverses administrations américaines d'imposer des sanctions économiques et financières à d'autres pays, à  des fins politiques.

D'une façon plus générale, l'initiative chinoise pourrait forcer la main à d'autres gouvernements et les inciter à créer leurs propres monnaies virtuelles. La Fed étasunienne a déjà fait connaître son intention d'étudier les coûts et les avantages de lancer un dollar numérique. Nul doute que d'autres gouvernements, comme ceux du Royaume-Uni, de l'Union Européenne et du Japon pourraient emboîter le pas avec des versions numériques de leurs propres devises, comme celle d'un «Britcoin», d'un Eurocoin, ou d'un « Yencoin». etc.

Un monde de monnaies virtuelles officielles est peut-être plus près qu'on ne le pense, même si les marchés monétaires et les marchés des capitaux sont loin de pouvoir opérer avec de telles monnaies.

Néanmoins, un tel développement purement monétaire serait susceptible d'avoir des conséquences sérieuses pour les cryptomonnaies numériques existantes. À terme, cela pourrait également bouleverser les systèmes international et nationaux de paiements.

Conclusion

La dépendance accrue vis-à-vis des monnaies virtuelles, éventuellement des monnaies virtuelles sous l'égide de quelques grandes banques centrales, est un développement des plus probable. De toute évidence, si les gouvernements commençaient à se concurrencer dans la création de monnaies virtuelles, les cryptomonnaies qui ont cours présentement pourraient faire face à de réelles menaces réglementaires.

De même, dans un tel contexte numérique futuriste, s'il devait se concrétiser, cela poserait un défi de taille pour préserver la liberté économique des personnes. En effet, quand toutes les transactions financières seront enregistrées et mises à la disposition des gouvernements, ceux-ci auront la possibilité de connaître dans le détail l'ensemble des revenus, des dépenses et des placements de tout et chacun.

De même, il serait ironique qu'une innovation monétaire privée et libertaire comme les cryptomonnaies, conçue à l'abri de l'interférence des gouvernements, mène finalement à un monde de monnaies virtuelles officielles. Les gouvernements pourraient acquérir encore plus de pouvoir sur les gens qu'aujourd'hui. Le troc pourrait même revenir à la mode.

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Le Prof. Rodrigue Tremblay
 est professeur émérite d'économie à l'Université de Montréal et lauréat du Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018 "La régression tranquille du Québec, 1980-2018", (Fides). Il est titulaire d'un doctorat en finance internationale de l'Université Stanford.



On peut le contacter à l'adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com

Il est l'auteur du livre de géopolitique  "Le nouvel empire américain" et du livre de moralité "Le Code pour une éthique globale", de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé "La régression tranquille du Québec, 1980-2018".

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Mis en ligne, le mardi, 11 mai 2021

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Mercredi, le 10 mars 2021

Le conflit entre les banques centrales et les investisseurs eu égard à l'inflation et aux taux d'intérêt

Par le Professeur Rodrigue Tremblay

(Auteur du livre géopolitique « Le nouvel empire américain », de son livre sur la moralité « Le Code pour une éthique globale » et de son livre historique « La régression tranquille du Québec, 1980-2018 »)


« Investir en se berçant d'illusions peut durer étonnamment longtemps. Wall Street adore les frais générés par les transactions et la presse aime les histoires que des promoteurs flamboyants leur fournissent. À un moment donné, la flambée du prix d'une action mise en vedette peut elle-même devenir la 'preuve' qu'une illusion est devenue la réalité. Finalement, bien sûr, la fête prend fin tôt ou tard, et de nombreux 'empereurs' boursicoteurs se retrouvent tout nus.» 

Warren Buffett (1930-), investisseur américain, (dans sa lettre annuelle du samedi 27 février 2021).


« Toutes les crises financières mettent en cause des dettes qui, d'une manière ou d'une autre, deviennent dangereusement décalées par rapport aux moyens de paiement disponibles. » 

John K. Galbraith (1908-2006), économiste américain né au Canada (dans "A Short History of Financial Euphoria", 1994).


« Quand les dettes nationales se sont accumulées jusqu'à un certain degré, il n'y a guère, à ma connaissance, un seul cas où elles ont été remboursées équitablement et complètement. La libération d'une dette publique, si tant est qu'elle l'ait jamais été, s'est toujours fait par une faillite ; quelques fois par une faillite avouée, mais toujours par une faillite réelle, quoique souvent par un prétendu paiement.» 

Adam Smith (1723-1790), économiste écossais, considéré le père de l'économie moderne, (dans "La richesse des Nations", 1776, Paris, PUF, 1995, Livre V, p. 1059).



Depuis quelques semaines, le sentiment des investisseurs face à l'inflation et les taux d'intérêt futurs semble avoir changé. Faut-il croire que la complaisance face aux pressions inflationnistes, dans certaines parties de l'économie, touche à sa fin.


Malgré le ralentissement économique provoqué par l'impact économique de la pandémie, on a néanmoins constaté que certains prix étaient clairement à la hausse. On ne peut nier qu'outre l'exubérance du secteur financier où les cours des actions et des obligations sont déjà très élevés, certains prix de base dans l'économie réelle sont aussi en forte progression.


ᐧ À titre d'exemple, le prix du pétrole est en hausse de plus de 50 pour cent par rapport à l'année dernière; les prix des matériaux de construction (bois, cuivre, acier, etc.) ont grimpé en flèche, jusqu'à 73% en un an. Sous la pression d'une forte demande et de l'augmentation des prix des matériaux, les prix de l'immobilier et des loyers sont aussi à la hausse. C'est ainsi que le prix médian des maisons aux États-Unis a augmenté de 15% en 2020, tandis que le prix moyen des maisons s'est accru de 23% au Canada, pendant la même période. Ajoutons aussi que les prix des aliments, en 2020, ont progressé de 3,8% aux États-Unis et de 2,3% au Canada et que ces hausses pourraient s'intensifier en 2021.


Même une partie des liquidités additionnelles injectées dans le système monétaire a nourri l'engouement pour les cryptomonnaies, un phénomène qui n'est pas sans rappeler la tulipomanie en Hollande, au 17ème siècle !


Le seul endroit où il ne semble pas y avoir d'inflation est dans les mesures officielles de l'inflation. Aux États-Unis, l'indice global des prix à la consommation (IPC-U) n'a augmenté que de 1,4% en 2020. Même l'Indice des prix à la production (IPP) n'a augmenté que de 1,76%, depuis un an [N.B.: Au Canada, les chiffres comparables de Statistique Canada sont de 0.7% (ou 1,3% pour l'IPC hors essence) et de 1,4% pour les biens durables, en 2020].


ᐧ Il est fort probable que le taux officiel sous-estime le taux véritable de l'inflation


Il y a trois facteurs qui peuvent expliquer la faible inflation signalée par les données officielles.


Premièrement, il faut comprendre que les indices officiels d'inflation sont des indicateurs retardataires, car ce n'est qu'à tous les deux ans que les changements importants dans les habitudes de consommation sont pris en compte. Par conséquent, pendant la pandémie de 2020, même si les consommateurs ont considérablement modifié leurs dépenses de consommation, ce changement ne s'est pas encore reflété dans les mesures officielles de l'inflation.


En deuxième lieu, certains secteurs économiques importants (tourisme, voyages, hôtellerie, restauration, commerce de détail, art et culture, etc.) ont subi des baisses substantielles de la demande, de la production et de l'emploi, en 2020, et les prix de leurs services se sont abaissés. Ces baisses ont eu un effet déflationniste sur les indices officiels de l'inflation. On devrait s'attendre à ce que les prix dans les secteurs déprimés rebondissent, peut-être avec vengeance, une fois que la reprise économique reprendra son essor.


En troisième lieu, les prix du pétrole et de l'essence étaient très déprimés pendant la majeure partie de l'année 2020. Mais ils ont depuis rebondi. On peut s'attendre à ce que des prix plus élevés pour les sources d'énergie soient pris en compte dans les futures mesures de l'inflation.


Ma conclusion provisoire est à l'effet que les mesures officielles de l'inflation ont sérieusement sous-estimé le taux d'inflation réel subi par les consommateurs pendant la pandémie, au cours de l'année 2020.


C'est une conclusion à laquelle sont aussi arrivés de nombreux investisseurs. Ceux-ci craignent que la politique monétaire super agressive des banques centrales, pour pousser l'inflation vers un seuil de 2%, est peut-être allée trop loin et a durée trop longtemps. Il en va de même de la politique qui consiste à pousser les taux d'intérêt en territoire négatif.


Cela n'implique nullement, d'un point de vue fiscal, que les gouvernements ne sont point justifiés de mettre de l'avant des mesures d'assistance et de soutien aux travailleurs qui ont perdu leur emploi à cause de la pandémie, et qui pourraient avoir du mal à retrouver leur ancien emploi dans l'après pandémie.


ᐧ Les tensions entre les banquiers centraux et les investisseurs


C'est pourquoi un profond désaccord a surgi entre les banquiers centraux et les investisseurs sur les risques futurs d'inflation et sur le bien-fondé de la politique de garder les taux d'intérêt ultra bas, une fois que la pandémie sera chose du passé et que la reprise économique sera sur la bonne voie.


L'affrontement oppose, d'un côté, les banquiers centraux qui ont poussé les taux d'intérêt à des niveaux plancher avec leurs politiques d'argent facile, au cours des dix dernières années, et, de l'autre, les investisseurs sur les marchés obligataires, lesquels anticipent un fort rebond économique après la pandémie, et qui craignent de ce fait une surchauffe et une résurgence de l'inflation.


Jeudi dernier, le 4 mars, le désaccord a atteint un point critique quand le président de la Fed américaine, M. Jerome Powell, a ouvertement contredit les investisseurs en déclarant qu'il n'avait pas l'intention de relever les taux d'intérêt à brève échéance. Il a même précisé que ce ne sera pas avant que les conditions du marché du travail ne se soient suffisamment améliorés et que l'économie américaine atteigne « le plein emploi et un taux d'inflation de 2 pourcent ». – Le gouverneur de la Banque du Canada, M. Tiff Macklem, récemment nommé, semble aussi souscrire aux visées de M. Powell.


Qu'est-ce qui explique des perceptions aussi divergentes ? Cela découle de vues différentes quant à l'offre excédentaire dans l'économie et quant à la vigueur de la reprise économique, une fois la pandémie vaincue.


D'une part, les banquiers centraux préféreraient maintenir les taux d'intérêt au plancher jusqu'à ce que l'économie atteigne son niveau de plein emploi et qu'un taux d'inflation modéré plus élevé soit atteint pour de bon. D'autre part, les investisseurs savent d'expérience que les banques centrales ont tendance à tergiverser et à attendre trop longtemps avant de s'attaquer aux pressons inflationnistes. Et, quand elles se décident à bouger, l'inflation est déjà fortement en hausse. Elles sont alors obligées d'appliquer fortement les freins monétaires, de sorte que les taux d'intérêt explosent, provoquant toutes sortes de perturbations sur les marchés.


La période d'avant 1980, au cours de laquelle les banques centrales ont attendu trop longtemps avant de s'attaquer à une inflation en progression, en est un bon exemple. En 1980, en effet, elles ont fortement poussé les taux d'intérêt à la hausse et cela a provoqué la très sérieuse récession économique de 1980-1982. [Rappel : Aux États-Unis, le taux des fonds fédéraux a atteint 21% en juin 1981, tandis qu'au Canada, le taux directeur de la Banque du Canada a culminé également à 21%, en août 1981.]


Plusieurs investisseurs pensent que les conditions économiques actuelles se rapprochent de celles qui prévalent après une guerre, lorsque les gouvernements ont gonflé les dettes publiques et que les consommateurs se lancent dans des achats qu'ils ont été forcés de reporter. C'est pourquoi les investisseurs anticipent un rebond économique, à la fin de la présente crise sanitaire, beaucoup plus fort que ce que les banques centrales semblent entrevoir. 


ᐧ Les motivations des banquiers centraux pour garder le cap sur leurs politiques d'argent facile, au moins pour un temps


Les banquiers centraux ont actuellement deux craintes, ce qui peut expliquer pourquoi ils préféreraient garder les intérêts à un niveau très bas pendant encore quelques années.


Premièrement, la Fed étatsunienne constate qu'il y a encore 10 millions d'emplois de moins aujourd'hui qu'il n'y en avait en mars 2020. [N.B. : Le marché du travail au Canada est tout aussi anémique, alors qu'il y avait 858 000 emplois de moins en janvier 2021 qu'en février 2020.] Les banquiers centraux pensent que les mesures prisent pour combattre la pandémie ont causé des dommages structurels importants à l'économie, tout particulièrement dans le secteur des services et parmi les jeunes travailleurs, et qu'il faudra du temps pour revenir au plein emploi.


Deuxièmement, les banquiers centraux sont très préoccupés par le surendettement. En effet, le système financier international est présentement surchargé de dettes, à tous les niveaux, gouvernements, entreprises et consommateurs. Ils craignent que toute hausse des taux d'intérêt ne vienne alourdir le fardeau du service de la dette et réduise la demande globale et, éventuellement, ne déclenche une crise financière et une récession économique.


ᐧ La dette globale est à un sommet historique


La dette globale, tant privée que publique, pourrait atteindre le niveau insoutenable de 400 pourcent du Produit Intérieur Brut mondial (PIB), en 2021. Lorsque les taux d'intérêt reviendront à des niveaux plus près de la normale, de nombreux ravages pourraient s'en suivre.


Il est paradoxal de constater que ce sont les taux d'intérêt artificiellement bas des banques centrales qui ont encouragé un tel surendettement. Et aujourd'hui, ces mêmes banques centrales se trouvent prisonnières de leurs politiques passées, et elles redoutent que si elles revenaient à des taux d'intérêt plus normaux, cela pourrait provoquer une crise d'endettement mondiale. 


En effet, au lendemain de la Grande Récession de 2008, les banquiers centraux ont fait preuve d'imagination pour trouver de nouvelles façons d'accommoder les politiciens qui souhaitaient, tout à la fois, des baisses d'impôts, des déficits publics gonflés, des taux d'intérêt extrêmement bas, et une croissance économique plus rapide, sans inflation. C'était peut-être trop beau pour pouvoir durer très longtemps.


Les banques centrales, tant en Europe, en Amérique et au Japon, ont gonflé leurs bilans en faisant marcher la planche à billets pour acheter un fort volume d'obligations d'État et d'autres actifs financiers, dans le but de pousser les taux d'intérêt nominaux et réels à la baisse, et ainsi stimuler la croissance économique.


À titre d'exemple, depuis mars 2020, la Fed américaine achète, chaque mois, pour 120 milliards de dollars d'obligations du Trésor, de diverses échéances, et de titres adossés à des créances hypothécaires, afin de maintenir les taux d'intérêt à un niveau abaissé. La Banque centrale européenne (BCE) et les autres banques centrales des pays avancés ont fait de même. 


Le bilan des avoirs financiers de la Fed américaine, lequel atteignait un montant inférieur à 1 000 milliards de dollars en 2008, s'établit aujourd'hui à 7 000 milliards de dollars. Le bilan de la Banque du Canada s'établissait à 51 milliards de dollars canadiens en 2008, et il atteint maintenant 573 milliards de dollars canadiens. De même, le bilan consolidé des banques centrales et de la BCE de l'Eurosystème est passé à 6 979 milliards d'euros en janvier 2021, alors qu'il n'était que de 702 millards d'euros, fin 2008.


Les banques centrales peuvent ainsi gonfler leurs bilans à volonté (c'est-à-dire injecter de grandes quantités d'argent neuf dans l'économie) pendant un certain temps, à condition que les pressions déflationnistes soient telles qu'il n'en résulte pas d'inflation. Si les taux d'intérêt commencent à augmenter, toute cette politique monétaire peut commencer à s'effriter.


Avec la relance économique qui s'annonce, les banques centrales éprouveront des difficultés à garder les taux d'intérêt au plancher. En réalité, cela pourrait s'avérer impossible sans créer des bulles spéculatives insoutenables sur plusieurs marchés, quand l'activité économique générale reprendra pour de bon.


ᐧ Quelles seraient les conséquences si les banquiers centraux maintenaient les taux d'intérêt super bas, trop longtemps ?


Si les banquiers centraux tentaient malgré tout de garder les taux d'intérêt nominaux artificiellement bas, en gonflant la base monétaire et la masse monétaire, ce serait comme alimenter un feu. Cela créerait encore plus d'anticipations inflationnistes.


Étant donné que l'une des misions des banques centrales est d'empêcher qu'une inflation excessive ne s'installe, tout en maintenant l'emploi à un haut niveau, elles devraient faire en sorte d'éviter que leur politique d'argent facile rende inévitable une hausse des anticipations inflationnistes.


Déjà, la politique monétaire peu orthodoxe et sans précédent, mise en œuvre au cours de la dernière décennie, a créé d'énormes bulles spéculatives dans l'immobilier, sur le marché obligataire et sur le marché boursier, avec des effets positifs mitigés pour l'économie réelle, dans son ensemble.


On peut se demander si les banques centrales n'ont pas poursuivi des objectifs à court terme, tant au plan financier qu'économique, au prix d'éventuels troubles financiers et économiques, à plus long terme. En effet, en encourageant le développement de bulles spéculatives, les banques centrales courent le risque de devoir faire face à un important krach financier, dans un avenir plus ou moins rapproché.


ᐧ Peut-on s'attendre à ce que les épargnes gonflées des consommateurs pendant la pandémie donnent lieu à un rebond de leurs dépenses ?


Il serait logique de s'attendre à ce que les consommateurs, tant aux États-Unis qu'au Canada, et ailleurs, dépensent au moins une partie des épargnes accumulées pendant la crise, une fois la pandémie chose du passé. Il s'agit d'une sorte de demande refoulée, laquelle deviendrait un facteur additionnel qui soutiendra l'économie au cours des quelques prochaines années, possiblement jusqu'en 2023-2024.


Dans un tel contexte de forte reprise économique, et considérant les énormes liquidités monétaires déjà injectées dans l'économie par les banques centrales, on pourrait même entrevoir une période d'euphorie économique et financière et un emballement des marchés. (Tout cela, bien sûr, est conditionnel à ce qu'il n'y ait point une troisième vague incontrôlée de variantes du virus.)


ᐧ Des dettes publiques trop élevées risquent de freiner la croissance économique dans l'avenir


Un autre facteur, négatif celui-ci, est à considérer. En effet, à cause de l'impact économique de la pandémie, plusieurs gouvernements dans le monde croulent plus que jamais sous l'endettement, et ce niveau est encore plus élevé qu'après la Seconde Guerre mondiale. Parmi les économies les plus avancées, les dettes publiques représentent aujourd'hui plus de 120% de leur PIB et ce ratio est en progression.


Un tel surendettement risque de freiner la croissance économique future. En effet, des dettes publiques anormalement élevées ont tendance à pousser les taux d'intérêt à long terme à la hausse. À leur tour, des coûts d'emprunt plus élevés découragent les investissements privés et nuisent à la productivité. Des dettes publiques extraordinairement élevées peuvent aussi forcer les gouvernements à hausser les taxes et les impôts pour faire face aux exigences du service de la dette. Il s'agit alors d'un autre frein potentiel à la croissance économique.


Conclusion


La situation économique dans la plupart des économies avancées, en particulier aux États-Unis et au Canada, mais aussi en Europe, se trouve à un moment crucial. Il est normal de penser que le ralentissement économique, conséquence de la pandémie, est sur le point de prendre fin, en raison des programmes de vaccination mis en œuvre dans la plupart des pays et d'une remontée des dépenses.


Il reste à savoir si les craintes des investisseurs de voir l'inflation progresser rapidement, avec la forte reprise économique qu'ils anticipent, finiront par pousser les taux d'intérêt à long terme à la hausse. Il reste aussi à savoir si les banques centrales pourront maintenir encore pour quelques années leurs politiques de taux d'intérêt artificiellement bas. Chacune de ces possibilités comporte ses propres risques.


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Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d'économie à l'Université de Montréal et lauréat du Prix Richard-Arès pour le meilleur essai en 2018 "La régression tranquille du Québec, 1980-2018", (Fides). Il est titulaire d'un doctorat en finance internationale de l'Université Stanford.



On peut le contacter à l'adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com

Il est l'auteur du livre de géopolitique  "Le nouvel empire américain" et du livre de moralité "Le Code pour une éthique globale", de même que de son dernier livre publié par les Éditions Fides et intitulé "La régression tranquille du Québec, 1980-2018".

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Mis en ligne, mercredi, le 10 mars 2021

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© 2021 Prof. Rodrigue Tremblay